Le Chouf : joyau méconnu du Liban

Chouf, ça veut dire « regarde » en arabe. C’est aussi l’une des plus belles régions du Liban, qui mérite qu’on la regarde avec tous les égards tant elle regorge de trésors ! Située à une quarantaine de kilomètres au sud-est de Beyrouth, cette région montagneuse égrène ses villages druzes et chrétiens maronites, ses vallées verdoyantes, vergers en terrasse, palais des Mille et Une Nuits, ponts de pierre ottomans et mamelouks, grottes mystérieuses et cèdres millénaires. Focus sur ce fascinant morceau du Liban authentique, sauvage et préservé, de Deir El-Qamar, la cité des émirs, au palais de Beiteddine en passant par les cèdres du Barouk, le château de Moussa, la forteresse de Niha, ainsi que les villages enchanteurs de Mouktara et Maasser Beiteddine.

Culminant à 3 088 mètres d’altitude, le Mont Liban est le plus haut relief montagneux du Proche-Orient. C’est dans cette région mythique qui donna son nom au pays du Cèdre actuel que se trouve le Chouf. Liban, Lubnan en arabe, signifie blanc ou lait, et au Proche-Orient, la neige qui recouvrait cette région en hiver fascinait dans cette contrée de déserts. Le Liban est ainsi mentionné dans l’Ancien Testament à de multiples reprises, mais encore mieux, dans trois des douze tablettes d’argile des Sumériens en écriture cunéiforme, la première connue, qui relate l’Epopée de Gilgamesh, plus ancienne œuvre littéraire de l’humanité, rédigée au XVIIIème siècle avant J.-C. !

Le cadre historique et géographique posé, il est temps de partir à l’assaut du Chouf, à partir de la petite ville de Damour, à 20 km au sud de Beyrouth. La route, spectaculaire, suit une vallée verdoyante et s’enfonce dans la montagne, entre gorges et forêts, pour un dépaysement total. Ici, les villages à l’architecture préservée tranchent avec le littoral bétonné. Premier arrêt le palais de Beiteddine.

Beiteddine, l’Alhambra du Liban

Littéralement maison de la religion, Beiteddine est fameuse pour son palais des Mille et Une nuits, véritable mini Alhambra de Grenade, niché au sommet d’un éperon rocheux surplombant la vallée. Comme son célèbre modèle, il est entouré de merveilleux jardins offrant de splendides panoramas sur les montagnes. C’est l’un des sites incontournables du Liban. Cet élégant palais mauresque édifié entre 1788 et 1818 par l’émir Bachir Chehab II fut le siège de l’émirat du Mont-Liban jusqu’en 1840. De nos jours, c’est aussi la résidence d’été des présidents de la République libanaise. A l’intérieur, les salles évoquent l’Alcazar de Séville avec leurs superbes plafonds en bois peint.

On y admire également un immense et somptueux hammam, le salon où l’émir Bachir reçut Lamartine, les pièces où le président reçoit ses visiteurs, ainsi que de superbes mosaïques, découvertes dans l’église byzantine de Jiyé, exposées dans les sous-sols et les jardins agrémentés de peupliers. Le palais accueille chaque été le festival de Beiteddine. Pour la petite histoire, sachez que l’émir Bachir Chehab II s’est secrètement converti au christianisme et a fait construire un tunnel entre le palais et l’église du village. Sur les hauteurs de Beiteddine se niche le palais du petit frère, l’émir Amine, transformé en hôtel de luxe : Mir Amin Palace.

La salle du trône de l’émir et ses vitraux multicolores. Le chuchotement des fontaines empêchait les visiteurs d’entendre les paroles de l’émir qui devaient rester secrètes.
La salle de réception du président de la République libanaise.
« Dans ce palais eut lieu l’entrevue entre l’émir Bachir Chehab II et Lamartine » peut on lire sur cette gravure.
Des allures d’Alcazar de Séville
On se croirait dans les jardins de l’Alhambra
Les mosaïques byzantines de Beiteddine

Deir el Qamar, la cité des émirs

De l’autre côté de la vallée, presque en face du palais de Beiteddine, que l’on aperçoit sur l’autre versant de la montagne, se niche le village pittoresque de Deir el Qamar, littéralement couvent de la lune. Nous sommes perchés à 900 mètres d’altitude, à 16 km de la mer Méditerranée et à 38 km au sud-est de Beyrouth. Une antique mosquée côtoie une vieille église et un couvent, à l’emplacement duquel se trouvait un temple romain consacré à la lune, d’où le nom du village. Il y a même une synagogue en parfait état, achevée en 1638, même si les symboles juifs ont été effacés. Au début du XVIIème siècle, Deir-el-Qamar était la capitale de l’émirat du Mont-Liban, sous le règne de l’émir druze Fakhr-al-Din II. Aujourd’hui, on est charmé par ce village classé monument historique, qui a su conserver ses maisons typiques en pierre et son dédale de ruelles fleuries en escalier. On peut également visiter l’Institut français et sa médiathèque francophone, ainsi qu’un musée de cire installé dans l’ancien palais de l’émir.

Le charmant village de Deir el Qamar, ancienne capitale de l’émirat du Mont-Liban.
Place centrale de Deir-el-Qamar
La mosquée Fakhreddine, inaugurée en 1493.
Les charmantes ruelles fleuries de Deir el Qamar, réstées dans leur jus médiéval.
La médiathèque de l’Institut français de Deir el Qamar, sous les voûtes de la caserne du palais de l’émir Fakhr-al-din II.
L’Institut Français de Deir el Qamar prend ses quartiers dans l’ancien marché de la soie et des bijoux.
Le palais de Fakhr El Dine II le Grand, ancien émir druze du Mont Liban, abrite le musée Marie Baz et sa galerie de personnages de cire. On y croise entre autres le général de Gaulle, Jacques Chirac, Jean-Paul II, le poète Lamartine, et les principaux acteurs de la vie politique libanaise, des émirs, pachas et sultans du XVIème siècle jusqu’aux hommes politiques actuels… Dommage que ce soit trop politique : il manque des personnages emblématiques comme la chanteuse Fayrouz ou le poète Khalil Gibran, l’auteur du fameux ouvrage Le Prophète.
Dans l’ancienne synagogue de Deir el Qamar, toute trace de culte juif a été enlevé, mais en cherchant bien, on pourrait repérer un symbole quelque part…

Le château de Moussa

A 2 km de Deir el Qamar, sur la route de Maasser-Beiteddine, un étrange château attire les regards. Rien d’historique ici, juste le caprice d’un habitant du coin, Moussa, qui édifia cet étonnant bâtiment à l’allure médiévale. Ce château est le fruit de l’imagination du petit Moussa, qui se jura dès son plus jeune âge de construire un vrai château ! Ses camarades se moquèrent de lui, et il fut même frappé par son professeur pour avoir dessiné son château en classe. Pourtant, Moussa El Maamari réussit son pari au bout de 60 ans ! Ce qui donne ce château un peu kitch, qui fait face au majestueux palais de Beiteddine, sur l’autre versant de la vallée. On y trouve pêle-mêle une armurerie constituée de 18 000 pièces datant pour certaines du Moyen Âge, des scènes de vie traditionnelle, une crèche géante, le dernier repas du Christ reconstitué, et on y boit du café libanais au rythme du mortier et du rababa. Une visite intéressante à faire avec les enfants.

Le château de Moussa
Le jeune Moussa frappé par son professeur et moqué par ses camarades de classe pour avoir dessiné le château de ses rêves.
Scène de vie traditionnelle du Chouf au château de Moussa.
Le château de Moussa abrite une belle collection d’armurerie.
Le manouche : on ne parle pas de la musique ici, mais de la galette traditionnelle libanaise, le man’ouché, ici au château de Moussa.
La cuisson du man’ouché traditionnel, dans un four artisanal à ciel ouvert. Au fromage ou au zaatar, mélange de thym, sumac et graines de sésame. Incontournable de tout petit-déjeuner au Liban !

Maasser-Beiteddine

Littéralement les pressoirs de Beiteddine (il y avait des pressoirs à raisins autrefois). Maasser-Beiteddine est le petit village situé entre Deir El Qamar et Beiteddine, permettant de passer dans l’autre vallée, en direction des cèdres du Barouk puis la plaine de la Bekaa. C’est un adorable petit village, avec sa fontaine d’eau potable, et sa manufacture de soie du XIXème siècle, malheureusement abandonnée. La petite église du village, dédiée à saint Elie, fut édifiée par l’émir Bachir Chehab II, vous vous souvenez ? Partout au bord des routes et devant les maisons, on aperçoit des statues des saints libanais (Charbel, Rafqa…), et de petites grottes et chapelles pour prier. Le tout surmonté de cultures en terrasse : vergers, oliviers, figuiers, etc… C’est la vraie campagne : on se réveille au chant du coq et des oiseaux, on aperçoit les troupeaux de chèvres gambader en haut de la montagne, puis le soir venu, entre chien et loup, les hurlements des chacals annoncent la nuit et sa myriade d’étoiles, et la Voie Lactée en majesté.

Point de vue panoramique sur le village de Maasser-Beiteddine en contrebas. On aperçoit au loin les cèdres du Barouk et les sommets culminant à plus de 2 000 mètres, enneigés en hiver. Ils séparent le Chouf de la plaine de la Bekaa, où se trouve le majesteux site antique de Baalbeck.
« Peu importe votre religion et d’où vous venez, soyez le bienvenue pour boire de cette eau », peut-on lire sur la fontaine El Maasser.
Sur les hauteurs de Maasser-Beiteddine, impressionnant rocher surplombant d’une centaine de mètres le village de Kfarkatra, qui revendique aussi être sur le territoire de cette « dent du Chouf ».
Ici, la moitié des bâtiments pourraient satisfaire les fans d’urbex : les lieux abandonnés depuis la guerre civile pullulent…
La belle manufacture de soie de Maasser Beiteddine, avec son architecture en brique et sa cheminée.

 Cette superbe manufacture de soie du XIXème siècle pourrait être un musée, les machines sont encore intactes à l’intérieur. Malheureusement, le propriétaire n’est pas intéressé et cet édifice historique reste en l’état, à l’abandon… Au premier plan, on peut voir un grand bassin utilisé par les villageois pour arroser leur jardin, chacun son tour un jour de la semaine. L’eau est acheminée depuis les hauteurs du Barouk par un système de canaux datant de l’époque de l’émir Bachir Chehab II, encore lui. Ces travaux paraissaient impossibles à réaliser, mais celui qu’on appelle le fou de l’émir proposa que chaque homme creuse l’équivalent de sa taille dans tous les villages du Barouk à Beiteddine. Une histoire racontée et mise en scène dans le château de Moussa.

Petite curiosité, à la frontière entre Maasser-Beiteddine et Beiteddine, un grand cimetière abrite un carré militaire : 18 tombes de soldats français tombés durant la bataille de Beiteddine, entre les partisans de De Gaulle et ceux restés fidèles à Pétain durant la Seconde Guerre mondiale.

Parés pour partir à l’assaut du rocher ?
Vue panoramique du sommet.
Et de l’autre côté.
En voiture !

Les cèdres du Barouk

Parfois pluri-millénaires, les cèdres du Liban figurent parmi les plus vieux arbres de la planète. Ils représentent l’emblème du Liban, surnommé pour cela le pays du cèdre. Les Libanais en sont très fiers. Malheureusement, cet arbre mythique, qui couvrait autrefois la grande majorité des montagnes du pays, est menacé. De nos jours, on n’en trouve plus qu’au Barouk, dans le Chouf, et à Bcharré, sur les hauteurs de la vallée sainte chrétienne de Qadisha. Moins étendus que les Cèdres du Barouk au Chouf, les Cèdres de Bcharré sont les plus vieux, et le site est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Dans la réserve du Barouk, il faut goûter au miel de cèdres, aux nombreuses vertus thérapeutiques.

La forêt de cèdres du Barouk

La grotte de Kfarhim

A mi-chemin sur la route majestueuse entre Damour et Deir el Qamar, la grande ville de Kfarhim abrite une jolie grotte. Elle fut découverte en 1974 par des jeunes qui jouaient au foot, à la recherche de leur ballon égaré dans les rochers. Certes, la grotte de Kfarhim n’a rien à voir avec la magnifique grotte de Jeita, dans le Kesrouan, qui fut presque élue l’une des sept merveilles naturelles du monde selon l’UNESCO, mais elle mérite le détour avec ses belles stalactites et stalagmites.

La grotte de Kfarhim
Escalier souterrain dans la grotte de Kfarhim.
Stalactites et stalagmites dans la grotte de Kfarhim.

La Forteresse de Niha

Pour rejoindre cette impressionnante forteresse taillée dans la roche vers l’an Mille, il faut emprunter la superbe route de Deir el Qamar, puis se diriger vers le sud. C’est dans ce lieu imprenable, qui fut un temps entre les mains des Croisés, que se réfugia l’émir Fakhreddine (qui avait son palais à Deir el Qamar), car il avait désobéi au calife ottoman, son souverain. Assiégé, il finit par se rendre et fut exécuté à Istantbul. Creusée à flanc de falaise à 1270 mètres d’altitude, la citadelle de Niha, surplombe de près de 300 mètres le Ouadi Jezzine, offrant un panorama vertigineux sur le Chouf !

A l’assaut de la forteresse de Niha.
Un cadre grandiose.
Sujets au vertige, s’abstenir…

Mouktara Hiking trail 

Le trek de Moukhtara, c’est l’aventure ! Sur les traces d’Indiana Jones, entre gorges, canyons, ponts de pierre de l’époque mamelouk, sources jaillissantes et troupeaux de moutons qui viennent s’abreuver dans la rivière. Moukhtara est l’un des plus beaux villages du Liban. On flâne entre une myriade de petites ruelles, d’escaliers pittoresques et de jardins fleuris séparant les maisons en pierre taillée, avant de descendre dans la vallée verdoyante en contrebas du village. C’est ici que les deux rivières Barouk et Ouadi-El-Maa se rencontrent dans un endroit paradisiaque appelé « Birket el Arouss » ou l’étang de la mariée. Un site paradisiaque en pleine nature, entouré des ruines d’un moulin à eau et d’un pont de pierre du XVIe siècle. Mais c’est toute cette randonnée qui est parsemée de vieux ponts de pierre et de ruines de moulins à eau, le long de la rivière du Barouk !

Vieux pont de pierre de l’époque Mamelouk enjambant la rivière du Barouk.
« Birket el Arouss » ou l’étang de la mariée, le point d’orgue du trek.
Cascade dans les gorges.
Encore un pont de pierre.
La seule rencontre durant toute la randonnée : un troupeau de moutons !
Rafraichissement bienvenue pour les moutons !
Le sentier suit le cours de la rivière Barouk.
Les ruines d’un moulin à eau.

On dort où ?

Mir Amin Palace

Le Palais de l’émir Amine, fils de Bachir Chehab II, datant du XIXe siècle et aujourd’hui aménagé en hôtel luxueux, couronné par une piscine surplombant le palais de Beiteddine. La panorama s’étend sur le château de Moussa et Deir el Qamar.

Mir Amin Palace est le petit frère du palais de Beiteddine.
Il a des allures d’Alhambra de Grenade.
La piscine de Mir Amin Palace.
Le palais de Beiteddine vu depuis Mir Amin Palace

Bouyouti

Bouyouti est une maison d’hôtes cachée tout au fond de la vallée verdoyante qui sépare Beiteddine et Deir el Qamar. Situé sur le territoire de Maasser Beiteddine, ce havre de paix, blotti au cœur des montagnes du Chouf, est une merveille. On y accède par un charmant chemin pavé et fleuri, agrémenté d’une adorable petite chapelle, de statues de saints, d’escaliers noyés dans la verdure et de terrasses aux arbres fruitiers. Sur place, on pique une tête dans la piscine, on sirote un vin de la plaine de la Bekaa, et on s’assoit sur un banc en amoureux, bercé par le chant des oiseaux et le murmure d’une fontaine. Loin, très loin des multiples soucis du pays du cèdre. La petite grotte en contrebas de la piscine, qui abrite une chapelle et une crèche, recevait la visite de notre fameux émir Bachir Chehab II, qu’on ne présente plus, qui aimait s’y ressourcer.

L’une des piscines de Bouyouti.
Alambics pour l’arak exposés dans l’un des bars de Bouyouti
Les charmants escaliers verdoyants de Bouyouti !

Où boire un verre ?

Lavender getaway

C’est THE spot pour admirer le crépuscule sur les montagnes du Chouf ! Un lieu instagrammable à souhait, ambiance lounge chill out, narguilé, bière libanaise, arak, mezze, délicieux cocktails…

Publié par Nicolas Pelé

Le voyage est la passion de ma vie : chaque départ est une aventure, peu importe la destination, et chaque fois que je prends l'avion, c'est comme la première fois.

Un avis sur « Le Chouf : joyau méconnu du Liban »

  1. J’ai beaucoup aimé cet article, l’histoire racontée et les photos me donnent un aperçu sur une partie du liban.

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