La bibliothèque Sainte-Geneviève, gardienne d’un patrimoine millénaire

Il est 9 heures du matin, place du Panthéon. La porte de la Bibliothèque Sainte-Geneviève s’ouvre une heure avant l’arrivée des lecteurs. Le silence est absolu. J’entre dans ce chef-d’œuvre du XIXe siècle signé Henri Labrouste, l’un des plus beaux temples du savoir de son époque.

Guidée par une conférencière passionnante, cette visite m’a permis de découvrir ce lieu emblématique, classé Monument historique, dans des conditions exceptionnelles. Ses collections encyclopédiques rassemblent environ deux millions de documents, dont une Réserve de fonds rares et précieux avec près de 600 manuscrits médiévaux (VIIIᵉ–XVᵉ siècles), ainsi que la plus riche collection fenno-scandinave d’Europe hors pays nordiques.

© Nicolas Pelé – La grande salle de lecture de la Bibliothèque Sainte-Geneviève est l’une des plus emblématiques et des plus admirées au monde, considérée comme un chef-d’œuvre absolu du XIXe siècle.

Un héritage de quinze siècles aux origines mérovingiennes

Construite entre 1843 et 1850 par Henri Labrouste et ouverte au public en février 1851, la bibliothèque Sainte-Geneviève plonge en réalité ses racines au début du VIᵉ siècle.

À cette époque, le roi franc Clovis, récemment converti au christianisme, fait édifier une basilique dédiée aux saints Pierre et Paul au sommet du mont Leucotitius, l’actuelle montagne Sainte-Geneviève, sur les conseils de sainte Geneviève. Celle-ci aurait influencé Clovis à faire de Paris sa capitale et un lieu sacré. Le roi des Francs y est inhumé aux côtés de son épouse Clotilde. Le tombeau de sainte Geneviève est placé près du sien, dans la crypte de l’église Saint-Pierre-Saint-Paul, future abbaye Sainte-Geneviève.

Le chantier s’achève vers 520. Chef-d’œuvre de l’architecture mérovingienne, la basilique abrite déjà manuscrits et livres sacrés : l’embryon d’une bibliothèque est né.

Sainte Geneviève, patronne de Paris, qui priait sur cette colline appelée à porter son nom, est particulièrement vénérée des Parisiens pour avoir protégé la ville face aux Huns d’Attila.

Au VIIᵉ siècle, saint Éloi, principal conseiller du bon roi Dagobert (celui qui a mis sa culotte à l’envers), orne son sarcophage de pierres précieuses et de douze statues d’or renfermant les reliques de la sainte. Cette châsse est portée en procession lors des invasions et des calamités. La Révolution entraîne sa destruction et la dispersion des reliques.

Aujourd’hui, le sarcophage néo-gothique réalisé en 1853, deux ans à peine après l’inauguration de la bibliothèque, est visible dans l’église voisine Saint-Étienne-du-Mont. Cette grande châsse en cuivre doré abrite les fragments du sarcophage primitif du VIe siècle, récupérés lors de la démolition de l’église Sainte-Geneviève en 1803, ainsi que d’autres reliques retrouvées par la suite. Véritable reliquaire de conte de fées, elle constitue un remarquable chef-d’œuvre d’orfèvrerie.

© Nicolas Pelé – La splendide châsse en cuivre doré qui abrite les reliques de sainte Geneviève dans l’église Saint-Étienne-du-Mont, juste à côté de la bibliothèque Sainte-Geneviève.
© Nicolas Pelé – L’unique jubé subsistant à Paris, dans l’église Saint-Étienne-du-Mont : cette tribune séparait jadis la nef du chœur. Son nom vient de la formule latine « Jube, domine, benedicere » (« Daigne, Seigneur, me bénir »), prononcée depuis la tribune avant la lecture. Les autres jubés ont disparu au XVIIᵉ siècle pour favoriser la participation des fidèles à la messe. Sa conception tardive (début XVIᵉ à la Renaissance) offrait déjà une large vue sur le chœur, ce qui a probablement aidé à sa conservation.
© Nicolas Pelé – Au premier plan, la bibliothèque Sainte-Geneviève, au fond à gauche l’église Saint-Étienne-du-Mont, où se trouvent les reliques de sainte Geneviève, et au fond à droite la Tour Clovis, située dans l’enceinte du lycée Henri IV, dernier vestige de l’abbaye Sainte-Geneviève.
© Nicolas Pelé – La bibliothèque Sainte-Geneviève se situe juste à gauche du Panthéon. On aperçoit au fond l’église Saint-Étienne-du-Mont, où se trouvent les reliques de sainte Geneviève.

L’abbaye et la naissance de la bibliothèque

Au IXᵉ siècle, la basilique des saints Apôtres Pierre et Paul devient abbaye et prend le nom de son inspiratrice, sainte Geneviève, qui fait alors l’objet d’un culte fervent.

Ravagée par les invasions vikings, elle est reconstruite au XIIᵉ siècle. Il en subsiste aujourd’hui la Tour Clovis, visible dans l’enceinte du lycée Henri-IV.

Au début du XIIᵉ siècle, Abélard est hébergé dans l’abbaye et y fonde une école qui accroît considérablement le prestige de sa bibliothèque. Son enseignement attire des centaines d’étudiants venus de toute l’Europe. Cœur historique du Quartier latin, la montagne Sainte-Geneviève devient ainsi un pôle intellectuel majeur, préfigurant l’Université de Paris, fondée au XIIIᵉ siècle.

Un nom bien ambitieux pour une colline d’environ 60 mètres, comparée aux buttes Montmartre (130 mètres) et Belleville (108 mètres) ; mais le terme « montagne » prend ici une dimension symbolique : celle d’un lieu élevé du savoir.

Sous l’impulsion de Suger, abbé de Saint-Denis à partir de 1122 et principal ministre de Louis VI puis de Louis VII, des chanoines réguliers de saint Augustin s’y installent. Chargés d’entretenir et d’enrichir la bibliothèque, ils en font l’une des plus riches d’Europe au Moyen Âge, notamment en théologie, en philosophie et en manuscrits médiévaux.

À la veille de la Révolution, elle compte environ 80 000 ouvrages. Les fonds de cette remarquable bibliothèque sont aujourd’hui conservés à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, héritière de cette prestigieuse collection médiévale, perpétuant une vocation vieille de près de mille ans.

Réformes du XVIIᵉ siècle et tournant révolutionnaire

En 1624, sous le règne de Louis XIII, le cardinal François de La Rochefoucauld entreprend une réforme de l’abbaye et développe les collections de la bibliothèque. En 1634, l’abbaye Sainte-Geneviève devient le siège de la congrégation des Génovéfains. Ces chanoines réguliers sont reconnus pour leur érudition et leurs travaux théologiques.

Devenue propriété nationale en 1790, la bibliothèque est sauvée grâce à Alexandre-Guy Pingré, dernier bibliothécaire de l’abbaye sous l’Ancien Régime et premier administrateur après la Révolution. En offrant volontairement la bibliothèque à l’État, il permit sa nationalisation précoce et évita la dispersion des collections. 

L’ancienne abbaye est détruite sous Napoléon Ier, et les collections sont transférées dans le nouvel édifice conçu par Labrouste, à l’emplacement de l’ancien collège de Montaigu, fondé en 1314. Parmi ses pensionnaires figurèrent notamment Érasme de Rotterdam, le réformateur Jean Calvin et Ignace de Loyola, futur fondateur de la Compagnie de Jésus.

© Nicolas Pelé
© Nicolas Pelé – Bien qu’il n’y soit pas enterré, Pierre Corneille, l’un des « grands hommes » de la littérature française, a sa statue place du Panthéon, en pendant de celle de Rousseau, de l’autre côté de la place.

Un bâtiment révolutionnaire (1843-1850)

© Nicolas Pelé – La Bibliothèque Sainte-Geneviève se présente sous la forme d’un parallélépipède rectangle de 85 m de long sur 21 m de large et 15 m de haut. Cette forme simple et rationnelle contraste avec l’innovation intérieure (structure en fer apparente, double nef voûtée), ce qui fait toute la modernité de l’édifice.

Construite entre 1843 et 1850 par Henri Labrouste, la bibliothèque ouvre officiellement ses portes le 4 février 1851. Il s’agit du premier édifice public français spécifiquement conçu pour être une bibliothèque. Face au Panthéon, œuvre de Jacques-Germain Soufflot, Labrouste adopte une façade néo-grecque sobre, parfaitement intégrée à la place.

Derrière cette enveloppe classique se cache pourtant une innovation majeure : une structure métallique apparente, audacieuse pour l’époque. Le bâtiment se présente sous la forme d’un parallélépipède rectangle de 85 mètres de long sur 21 mètres de large et 15 mètres de haut. Cette forme simple et rationnelle contraste avec la modernité de l’intérieur, organisé en double nef voûtée soutenue par de fines colonnes en fonte.

Le « catalogue monumental »

La façade est ornée d’une seule décoration majeure : les noms gravés de 810 écrivains, savants et philosophes, inscrits sous les fenêtres hautes. Ce « catalogue monumental » déroule une histoire universelle du savoir, classée chronologiquement de Moïse à Berzélius, savant suédois mort en 1848. Seulement huit femmes figurent parmi ces 810 noms, autant les citer :

  • Sapho (poétesse grecque antique).
  • Sulpicia (poétesse romaine).
  • Proba Falconia (poétesse latine chrétienne du IVe siècle).
  • Hroswitha de Gandersheim (chanoinesse et dramaturge du Xe siècle).
  • Christine de Pizan (femme de lettres française du XIVe-XVe siècle).
  • Hypatie d’Alexandrie (philosophe et mathématicienne du IVe-Ve siècle).
  • Madame de Sévigné (épistolière française du XVIIe siècle, célèbre pour ses Lettres).
  • Marceline Desbordes-Valmore (poétesse romantique française du XIXe siècle).
© Nicolas Pelé – Les seules décorations notables de la façade sont les noms gravés d’écrivains et savants sous les fenêtres hautes. C’est le fameux catalogue monumental. Tous ces noms gravés sur la pierre dialoguent symboliquement avec les ouvrages conservés à l’intérieur. La façade devient ainsi une bibliothèque de pierre, annonçant les trésors abrités derrière ses murs.
© Nicolas Pelé – Les 810 noms de savants sont gravés chronologiquement de Moïse à Berzélius (savant suédois mort en 1848). Tous ces noms répondent sur la façade aux œuvres conservés à l’intérieur. 
© Nicolas Pelé – On aperçoit en bas à droite le nom de Madame de Sévigné, l’un des huit noms de femmes, parmi les 810 noms gravés…

Un parcours symbolique : de l’ombre à la lumière

© Nicolas Pelé – Le vestibule : On traverse cette salle entourée de part et autre par les vingt bustes (dix de chaque côté) de grands hommes (Molière, la Fontaine, Corneille, Racine, Voltaire, Rousseau, Montesquieu…). Le lecteur s’arrache de cette forêt obscure de l’ignorance au fur et à mesure qu’il gravit l’escalier pour atteindre la salle de lecture, temple du savoir.

L’entrée volontairement sombre évoque une « forêt de l’ignorance ». Le visiteur entame ainsi un véritable parcours initiatique vers la lumière du savoir. Le vestibule, tamisé, abrite la Réserve des fonds précieux ainsi que le bureau de la direction. On y conserve notamment une exceptionnelle horloge astronomique, haute de 2,15 mètres, construite vers 1500 et acquise par l’abbaye en 1695. Considérée comme la plus ancienne horloge astronomique de bureau connue, elle peut être admirée lors des Journées européennes du patrimoine.

Ce rez-de-chaussée, principalement consacré à la conservation des collections anciennes ou peu consultées, contraste avec la salle de lecture située à l’étage : vaste, lumineuse et aérée, éclairée par 42 fenêtres.

Le vestibule est bordé de vingt bustes, dix de chaque côté, représentant de grandes figures des lettres et des sciences : Molière, La Fontaine, Corneille, Racine, Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Pascal, Buffon, Laplace, Descartes… Ils illustrent les disciplines présentes dans les collections et accompagnent symboliquement l’ascension du lecteur.

© Nicolas Pelé – Ce cheminement dans le sombre vestibule qui mène à la salle de lecture lumineuse à l’étage est accompagné par vingt bustes de personnages illustrant les différentes disciplines représentées dans les collections de la bibliothèque : Saint Bernard, Montaigne, Pascal, Molière, La Fontaine, Bossuet, Massillon, Voltaire, Buffon, Laplace, L’Hospital, Descartes, Poussin, Corneille, Racine, Fénelon, Montesquieu, Rousseau, Mirabeau, Cuvier.

Labrouste souhaitait initialement créer un jardin devant la bibliothèque. Ce projet n’ayant pu aboutir, il fit peindre des fresques végétales dans le vestibule. Avec une pointe d’humour, il y dissimula une mésange au-dessus du buste du naturaliste Buffon, un détail que les enfants remarquent souvent avant les adultes.

© Nicolas Pelé – Apercevez-vous la mésange au-dessus du buste de Buffon (celui de droite), à proximité du pilier?

Au fond du vestibule s’élève le grand escalier d’honneur. Il symbolise l’ascension vers la connaissance, évoquant la caverne de Platon. Une immense copie de L’École d’Athènes de Raphaël (9,60 m sur 6 m) illustre l’idéal encyclopédique et humaniste de l’institution.

Sur les paliers intermédiaires, deux bustes rappellent les grands refondateurs de la bibliothèque : le cardinal François de La Rochefoucauld au XVIIe siècle, et Henri Labrouste au XIXe siècle.

Un grand panneau mentionne les bibliothécaires successifs de l’abbaye (1640-1790), puis les administrateurs de la bibliothèque nationale (1790-1935). Un nom fait la transition entre ces deux époques : Alexandre-Guy Pingré. Dernier bibliothécaire de l’abbaye sous l’Ancien Régime et premier administrateur après la Révolution, cet astronome reconnu développa considérablement les collections scientifiques et permit leur sauvegarde en offrant volontairement la bibliothèque à l’État en 1789. Cette continuité incarne parfaitement le passage d’une bibliothèque ecclésiastique à une institution publique et laïque.

© Nicolas Pelé – Cette dalle évoque l’année d’ouverture de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. La construction s’est achevée en 1850, mais l’inauguration officielle a eu lieu le 4 février 1851. Nous sommes alors sous la Deuxième République française, et Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III, est président de la République depuis décembre 1848.
© Nicolas Pelé – Pour illustrer l’idéal encyclopédique et humaniste de l’institution, une immense copie peinte de L’École d’Athènes de Raphaël (9,60 x 6m) fait pendant aux baies vitrées donnant sur la salle de lecture, illustrant à l’avance l’enrichissement promis à ceux qui franchiront le seuil.
© Nicolas Pelé – Plaque commémorative sous la copie de la peinture l’Ecole d’Athènes de Raphaël, au fond du vestibule d’entrée, au pied de l’escalier qui mène à l’étage où se trouve la majestueuse salle de lecture.
© Nicolas Pelé – La Bibliothèque Sainte-Geneviève actuelle, reconstruite au XIXᵉ siècle par Henri Labrouste, est l’héritière de la bibliothèque de l’ancienne abbaye Sainte-Geneviève. Au début du XVIIᵉ siècle, sous Louis XIII, celle-ci fut dirigée par le cardinal François de La Rochefoucauld, dont le buste rappelle le rôle décisif dans le renouveau et le développement de l’institution.
© Nicolas Pelé – Architecte de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, Henri Labrouste y introduit dès 1850 une structure métallique apparente, annonçant les grandes architectures de fer de la fin du XIXᵉ siècle.
© Nicolas Pelé – Sur le panneau de l’escalier, un nom marque la transition entre l’abbaye et la bibliothèque : Alexandre-Guy Pingré, dernier bibliothécaire de l’abbaye Sainte-Geneviève et premier administrateur de la bibliothèque.

La grande salle de lecture

© Nicolas Pelé – La salle de lecture Labrouste est pionnière dans l’exposition d’une structure métallique apparente au sein d’un grand édifice public, près de quarante ans avant la Tour Eiffel.

La salle Labrouste constitue l’aboutissement du parcours et le clou de la visite. Après l’ombre du vestibule, le visiteur découvre un espace baigné de lumière. Longue de 85 mètres et large de 21, elle impressionne par sa hauteur sous voûte et accueille près de 700 places. Les longues tables en bois sont d’origine (1850), tout comme 150 chaises, les autres ayant été remplacées au fil du temps en raison de leur fragilité. Lampes individuelles et atmosphère studieuse composent un véritable cloître du savoir ouvert à tous, évoquant d’ailleurs le réfectoire d’une abbaye.

Ce n’est pas un hasard : Henri Labrouste s’est directement inspiré de la double nef du réfectoire de l’ancien prieuré de Saint-Martin-des-Champs pour concevoir le plafond de la salle de lecture. Il reprend également le souvenir de l’ancienne bibliothèque abbatiale, autrefois installée dans le réfectoire des moines, vaste espace voûté médiéval. Ceux-ci y prenaient leurs repas en silence pendant qu’un frère lisait les Écritures. Aujourd’hui, les lecteurs lisent en silence et se nourrissent de savoir.

Seize fines colonnes en fonte divisent la salle en deux nefs. Cette structure légère et aérienne permet une luminosité exceptionnelle, grâce aux verrières et aux 42 grandes baies vitrées. La salle est pionnière dans l’exposition assumée d’une structure métallique apparente au sein d’un grand édifice public, près de quarante ans avant la Tour Eiffel.

Un ancien monte-livres datant de 1892 est toujours visible, avec sa grande roue en fonte, conçue pour transporter les ouvrages entre les magasins du rez-de-chaussée et l’étage. La salle a également servi de décor à plusieurs films, dont L’Invention d’Hugo Cabret de Martin Scorsese (2011) et L’Étudiante de Claude Pinoteau (1988). Anecdote plus contemporaine : en 2020, lors du grand nettoyage lié à la pandémie de Covid-19, plus de 30 kg de chewing-gums ont été retirés sous les tables.

© Nicolas Pelé – C’est la première salle de lecture moderne, elle a inspiré de nombreuses bibliothèques à travers le monde. Elle symbolise la démocratisation du savoir au XIXᵉ siècle : accessible au public (pas seulement aux érudits), elle préfigure les bibliothèques publiques modernes.
© Nicolas Pelé – La salle a servi de décor pour plusieurs films, dont L’Invention d’Hugo Cabret de Martin Scorsese (2011), et L’Étudiante de Claude Pinoteau avec Sophie Marceau en 1988.
© Nicolas Pelé – Labrouste s’est directement inspiré de l’ancienne bibliothèque abbatiale, qui prenait place dans le réfectoire des moines, un espace long et voûté datant du Moyen Âge, démoli après le transfert des collections dans l’actuel bibliothèque Sainte-Geneviève.
© Nicolas Pelé – La salle de 85 m de long sur 21 m de large, avec une hauteur impressionnante sous voûte, accueille 700 places, avec de longues tables en bois alignées, d’époque (1850 donc).
© Nicolas Pelé – On remarque encore les numéros gravés, mais ils ne sont plus utilisés. En 2020, à l’occasion de la fermeture prolongée due à la pandémie de COVID-la Bibliothèque Sainte-Geneviève a réalisé un grand nettoyage de la grande salle de lecture : les équipes ont retiré plus de 30 kg de chewing-gums accumulés sous les tables !
© Nicolas Pelé – L’ancien monte-livres de 1892 y est exposé avec la grande roue en fonte (poulie principale), conçu pour transporter les livres entre les magasins du rez-de-chaussée et l’étage.
© Nicolas Pelé – On aperçoit le Panthéon à travers l’une des 42 baies vitrées de la bibliothèque Sainte-Geneviève.
© Nicolas Pelé – Incursion dans les réserves de la bibliothèque.

Collections et statut actuel

Classée Monument historique, la Bibliothèque Sainte-Geneviève est aujourd’hui un établissement public interuniversitaire rattaché à l’Université Sorbonne Nouvelle. Elle dépend du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, et non du ministère de la Culture, contrairement à la Bibliothèque nationale de France (BnF) et à ses sites emblématiques comme François-Mitterrand et Richelieu.

Accessible gratuitement à toute personne majeure ou titulaire du baccalauréat, elle fonctionne exclusivement en consultation sur place, en raison de son statut patrimonial.

Ses collections pluridisciplinaires comptent environ deux millions de documents répartis en trois grands ensembles :

  • La Réserve, pour les fonds anciens, rares ou précieux, incluant fragments et codex religieux ou théologiques de l’époque carolingienne.
  • Le Fonds général, regroupant les ouvrages publiés depuis 1810.
  • La Bibliothèque nordique, située dans une extension construite en 1961, qui constitue le plus riche fonds finno-scandinave d’Europe hors pays nordiques.

La Réserve abrite notamment près de 600 manuscrits médiévaux, dont plus de 300 enluminés, issus des collections de l’ancienne abbaye Sainte-Geneviève enrichies aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles par dons et acquisitions. Parmi les pièces les plus remarquables figurent les commentaires de Cassiodore et Bède le Vénérable (vers 800, abbaye de Corbie), un évangéliaire du IXᵉ siècle, ou la première copie des Grandes Chroniques de France.
La bibliothèque numérique Genovefa (forme latinisée de Geneviève) fait directement référence à l’ordre de Sainte-Geneviève, et rappelle l’origine monastique des collections : l’ancienne bibliothèque de l’abbaye des chanoines réguliers de Sainte-Geneviève, dite congrégation génovéfaine. Elle donne accès à plus de 7 500 documents numérisés : manuscrits médiévaux, imprimés anciens, estampes, périodiques et éditions rares.

Cette visite fut aussi l’occasion d’apprendre un nouveau mot : « désherbage ». Le terme peut surprendre dans une bibliothèque. Emprunté au vocabulaire du jardinage, il désigne le geste consistant à retirer les « mauvaises herbes » afin de favoriser la croissance des autres plantes. Transposé au monde des livres, il correspond au retrait d’ouvrages obsolètes — contenus dépassés, notamment en droit, médecine ou informatique — ou trop détériorés, afin de libérer de l’espace et d’actualiser les collections. La métaphore est parlante : elle illustre l’équilibre constant entre conservation et renouvellement. Dans un établissement patrimonial comme la Bibliothèque Sainte-Geneviève, le désherbage concerne principalement les collections contemporaines ; les fonds anciens, eux, sont en principe conservés intégralement, sauf cas exceptionnel.

© Nicolas Pelé – Au XVIIIᵉ siècle, le roi Louis XV promet la construction d’une nouvelle église pour l’abbaye Sainte-Geneviève. Les travaux sont confiés à l’architecte Jacques-Germain Soufflot. La première pierre est posée en 1764. La Révolution transforme dès 1791 l’église Sainte-Geneviève en « Panthéon des grands hommes ».

Un dialogue architectural avec le Panthéon

La bibliothèque Sainte-Geneviève s’inscrit dans un environnement architectural exceptionnel, dominé par le Panthéon, conçu par Jacques-Germain Soufflot. La place du Panthéon est marquée par le néoclassicisme : colonnes monumentales, fronton sculpté, références explicites à l’Antiquité.

Bien qu’elle s’intègre harmonieusement à cet ensemble, l’architecture de Henri Labrouste adopte un style néo-grec épuré et rationaliste. Sa façade sobre en pierre dialogue avec les bâtiments voisins — la faculté de Droit (ancienne mairie du Ve arrondissement) et, juste en face, l’actuelle mairie du Ve (ancienne faculté de théologie), toutes deux également œuvres de Soufflot — tout en dissimulant l’audace de la structure métallique qui se déploie à l’intérieur.


© Nicolas Pelé – La place du Panthéon est marquée par l’architecture néo-classique (colonnes géantes, fronton sculpté et références à l’Antiquité) de Soufflot, à qui l’on doit le Panthéon, mais aussi la faculté de Droit (l’ancienne mairie du Vème arrondissement à droite de la photo) et juste en face l’actuelle mairie du Vème, l’ancienne faculté de théologie, à gauche sur la photo.
© Nicolas Pelé – Jouxtant la bibliothèque Sainte-Geneviève, la faculté de Droit est l’ancienne mairie du Vᵉ arrondissement.
© Nicolas Pelé – Juste en face de la faculté de Droit (ancienne mairie du Vᵉ arrondissement), voici son jumeau, l’actuelle mairie du Vᵉ, l’ancienne faculté de théologie, vous suivez ?

Au cœur de l’antique Lutèce

La bibliothèque occupe l’emplacement de l’ancien forum gallo-romain de Lutèce, centre politique, commercial et religieux de la ville aux Ier et IIᵉ siècles. À moins de 400 mètres, au 61 boulevard Saint-Michel, un fragment du mur oriental du forum est visible dans un parking souterrain, derrière une vitre protectrice. Découvert en 2001, ce vestige vieux de près de 2 000 ans rappelle que la bibliothèque s’inscrit dans une continuité historique exceptionnelle.

© Nicolas Pelé – Fragment du mur oriental du forum antique dans le parking souterrain Indigo au 61 boulevard Saint-Michel, à moins de 400 mètres de la bibliothèque Sainte-Geneviève.

À l’ombre des grands hommes du Panthéon, quinze siècles de savoir vous contemplent dans ce lieu qui incarne à la fois la mémoire d’un patrimoine exceptionnel et l’accès universel à la connaissance pour tous ceux qui franchissent son seuil.

Cette visite de la bibliotheque Sainte-Geneviève a été organisé par les Amis de Sceaux, et notamment à l’initiative d’Annie Triomphe, directeur de recherche émérite a l’INSERM et vice présidente des Amis de Sceaux.

Publié par Nicolas Pelé

Le voyage est la passion de ma vie : chaque départ est une aventure, peu importe la destination, et chaque fois que je prends l'avion, c'est comme la première fois.

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