Montmartre enchanté : quand l’histoire de la Butte se raconte en musique

Et si la meilleure façon de découvrir Montmartre était… de le chanter ? C’est le pari audacieux et réussi de Veronica Antonelli, soprano franco-italienne installée sur la Butte, qui entraîne les visiteurs dans une promenade insolite où chaque rue, chaque monument et chaque place prennent vie, au fil des airs d’opéra, des chansons populaires et des grands classiques du patrimoine français.

Avec Veronica, la butte devient une scène à ciel ouvert où l’histoire résonne au rythme des airs d’Édith Piaf, de Dalida et du répertoire lyrique (Bizet, Schubert…). La diva de la Butte nous fait découvrir ce quartier iconique de la place des Abbesses jusqu’au Sacré-Cœur. Suivez la guide !

© Nicolas Pelé – Veronica Antonelli, la diva de la Butte, à l’assaut de Montmartre, avec sa cape rouge.

Une artiste au cœur de sa République

Artiste lyrique, citoyenne de la Commune Libre de Montmartre et ambassadrice de la République de Montmartre, Veronica Antonelli a imaginé dès 2013 cette visite chantée devenue l’une des expériences les plus originales de la Butte. Son concept des Monuments Enchantés, récompensé à plusieurs reprises et soutenu par l’UNESCO, explore les liens entre patrimoine, acoustique et émotion musicale.

Dès les premiers pas sur la place des Abbesses, Veronica donne le ton. Sans micro ni accompagnement, elle entonne l’hymne officiel de la République de Montmartre : « Monte là-dessus et tu verras Montmartre ». La devise du quartier résonne alors comme une invitation : « Faire le bien dans la joie ». La visite commence comme un véritable spectacle à ciel ouvert.

© Nicolas Pelé – Veronica Antonelli, rue de l’Abreuvoir, avec sa cape rouge.

Quand les abbesses régnaient sur Montmartre

© Nicolas Pelé – Veronica Antonelli, avec sa cape rouge, place des Abbesses, où débute le parcours, chantant l’hymne officiel de la République de Montmartre.

Peu de visiteurs imaginent qu’avant les peintres et les cabarets, Montmartre fut pendant près de sept siècles gouverné par de puissantes abbesses. La toponymie en garde la trace partout : rue des Abbesses, passage des Abbesses, place des Abbesses, jardin des Abbesses, station de métro Abbesses…

En 1133, Louis VI le Gros, profondément dévot à saint Denis, décide de fonder une abbaye royale sur cette colline associée depuis le Moyen Âge au martyre du premier évêque de Paris. Dirigée par des abbesses, elle exerçait un véritable pouvoir seigneurial : elles rendaient la justice, géraient des terres agricoles, exploitaient vignes, moulins et carrières de gypse, dont était extrait une grande partie du plâtre ayant servi à construire Paris.

Deux abbayes coexistaient sur la butte : l’abbaye d’en haut, dont subsiste la magnifique église Saint-Pierre (l’une des plus anciennes églises romanes de Paris, dont certaines colonnes proviennent d’un ancien temple gallo-romain dédié à Mars), et l’abbaye d’en bas, située sur le flanc de la colline, près de l’actuelle rue Yvonne-Le-Tac.

Le nom de Montmartre possède deux origines possibles. Si l’explication chrétienne (« Mont des Martyrs »), liée à la décapitation de saint Denis, s’est imposée au Moyen Âge, l’origine antique, Mons Martis (« mont de Mars »), est probablement la plus ancienne.

En 1860, Napoléon III et le baron Haussmann annexent Montmartre à Paris. Le village devient le 18e arrondissement. Cette perte d’indépendance nourrit une nostalgie durable qui aboutira, en 1921, à la création de la Commune Libre de Montmartre, toujours vivante aujourd’hui.

La crypte du Martyrium, sur les traces de saint Denis

© Nicolas Pelé – Bien avant de devenir le royaume des peintres, des poètes et des cabarets, Montmartre fut pendant près de sept siècles un puissant domaine monastique. Le collège Yvonne-Le-Tac est construit sur une partie de l’emplacement de l’ancienne abbaye d’en bas. Son réfectoire occupe l’ancienne chapelle du Martyrium (ou chapelle des Martyrs), édifiée à l’endroit où la tradition situe le martyre de saint Denis, premier évêque de Paris.

Le parcours descend ensuite vers la rue Yvonne-Le-Tac, où se cache l’un des lieux les plus méconnus et émouvants de Montmartre : la crypte du Martyrium.

Ouverte exceptionnellement ce vendredi matin, elle plonge le groupe dans une atmosphère de profond recueillement. C’est ici que la tradition situe le martyre de saint Denis, premier évêque de Paris. Décapité au IIIᵉ siècle, il aurait, selon la légende, ramassé sa tête avant de marcher jusqu’à l’emplacement de l’actuelle basilique de Saint-Denis, nécropole des rois de France.

À la fin du XIXᵉ siècle, dans le contexte du renouveau catholique qui accompagne également la construction de la basilique du Sacré-Cœur, une nouvelle chapelle du Martyrium est édifiée en 1887, au 11 de la rue Yvonne-Le-Tac. Elle perpétue la mémoire de l’ancien sanctuaire, dont les origines remontent aux premiers siècles du christianisme parisien. Selon la tradition, c’est sous l’impulsion de sainte Geneviève, au Vᵉ siècle, qu’une première église fut édifiée à l’emplacement présumé du martyre de saint Denis.

Un détail de la géographie parisienne rappelle d’ailleurs cette histoire : la rue des Martyrs conduit directement au Martyrium. Son nom fait référence à saint Denis et à ses compagnons, Éleuthère et Rustique, que la tradition désigne comme les martyrs de Montmartre. Cette voie suivrait le chemin qu’ils auraient emprunté jusqu’au lieu de leur supplice.

Le Martyrium revêt également une dimension historique majeure : le 15 août 1534, Ignace de Loyola et ses premiers compagnons y prononcèrent le « Vœu de Montmartre », acte fondateur de la Compagnie de Jésus (l’Ordre des Jésuites).

Pour accompagner cette halte spirituelle, Veronica Antonelli interprète l’Ave Maria de Schubert, dont les notes résonnent sous la voûte de la crypte.

© Nicolas Pelé – Panneau explicatif sur la façade du Martyrium.
© Nicolas Pelé – Veronica Antonelli interprète l’Ave Maria de Schuber dans le Martyrium.
© Nicolas Pelé – Au XVIIᵉ siècle, la découverte d’un ancien autel et d’un bas-relief, alors considérés comme des témoins du martyre de saint Denis, provoqua un immense regain de pèlerinage. Les abbesses décidèrent alors de construire une nouvelle abbaye « d’en bas » autour de ce sanctuaire.
© Nicolas Pelé – Relique supposée de saint Denis.

Saint-Jean-de-Montmartre : l’audace de l’Art nouveau

De retour place des Abbesses, le groupe passe devant l’église Saint-Jean-de-Montmartre, l’une des plus surprenantes de Paris. Construite entre 1894 et 1904 par l’architecte Anatole de Baudot, elle accompagne l’urbanisation rapide du bas de Montmartre à la fin du XIXᵉ siècle.

Véritable chef-d’œuvre de l’Art nouveau avec ses briques apparentes et ses céramiques colorées, elle contraste fortement avec l’austérité romane de Saint-Pierre. Première église construite en béton armé en France, elle doit sa structure audacieuse à l’ingénieur François Hennebique. À l’époque, l’usage de ce matériau révolutionnaire dans un édifice religieux suscita de vives controverses.

En chantant vers les hauteurs de Montmartre

© Nicolas Pelé – Le célèbre Mur des Je t’aime, œuvre composée de 311 “Je t’aime” écrits en plus de 250 langues.

© Nicolas Pelé – Le jardin des Abbesses a été préservé grâce à l’intervention des montmartrois. Ce havre de paix est l’un des trésors de la butte.
© Nicolas Pelé – Entrée du jardin des Abbesses depuis le passage des Abbesses.

Nous traversons d’abord le square Jehan-Rictus, inauguré en 2001, où se dresse le célèbre Mur des « Je t’aime », composé de 311 déclarations d’amour traduites dans plus de 250 langues et dialectes. Quelques pas plus loin, le jardin des Abbesses offre un contraste saisissant : son tracé évoque un ancien cloître, avec ses allées symétriques entourant un jardin central et sa fontaine. Conçu pour préserver la mémoire monastique du quartier, ce havre de paix a été sauvé grâce à la mobilisation des habitants et figure aujourd’hui parmi les lieux les plus apaisants de la Butte.

Nous empruntons ensuite le passage des Abbesses, après avoir traversé les différents lieux qui portent ce nom : métro, rue, place et jardin. Commence alors la véritable ascension vers les hauteurs de la Butte. Dans les escaliers, Veronica Antonelli entonne l’air célèbre de Carmen : « Prends garde à toi ». Très vite, elle invite les visiteurs à reprendre le refrain avec elle : « L’amour est enfant de bohème… » . Quelques instants plus tard, tout le groupe chante en gravissant les marches, sous le regard amusé des passants.

Nous débouchons rue des Trois Frères, devant la Maison Collignon, où chacun reconnaît l’épicerie du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain. Veronica Antonelli entonne ensuite Le Déserteur de Boris Vian, qui vécut non loin du Moulin Rouge.

© Nicolas Pelé – Dans les escaliers du passage des Abbesses, qui mène du jardin des Abbesses à la rue des Trois Frères.
© Nicolas Pelé – Entonnant l’’air de Carmen : « Prends garde à toi », Veronica Antonelli mène le groupe dans les escaliers du passage des Abbesses, qui mène du jardin des Abbesses à la rue des Trois Frères.
© Nicolas Pelé – Nous arrivons rue des Trois Frères, devant la célèbre Maison Collignon, l’épicerie du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, dont le vrai nom est « Au marché de la Butte ».

Place Émile-Goudeau : mémoire du Montmartre des artistes

© Nicolas Pelé – Fontaine Wallace place Émile-Goudeau, l’une des petites places les plus emblématiques de Montmartre.

On débouche ensuite sur la place Émile-Goudeau, havre de paix ombragé par de grands marronniers. Loin de l’agitation touristique de la place du Tertre, cette petite place pavée a conservé le charme discret du vieux Montmartre.

À la fin du XIXᵉ siècle, le Bateau-Lavoir, situé juste en contrebas, devient l’un des foyers majeurs de l’avant-garde artistique parisienne. Picasso, Modigliani, Braque ou encore Max Jacob y vivent et y travaillent. C’est dans cet atelier mythique que Picasso peint en 1907 Les Demoiselles d’Avignon, œuvre fondatrice du cubisme.

Au début du XXᵉ siècle, la création artistique migre progressivement vers Montparnasse, où les ateliers sont plus spacieux et les loyers plus accessibles. Après l’incendie du Bateau-Lavoir en 1970, la place du Tertre s’impose peu à peu comme le visage le plus visible de l’activité artistique montmartroise.

© Nicolas Pelé – Au n° 13 se trouve le célèbre Bateau-Lavoir, cité d’artistes devenue mythique. Reconstruit à l’identique en 1978 après l’incendie de 1970, il abrite aujourd’hui 25 ateliers occupés par des artistes contemporains.

Sur les pas de Dalida et des légendes de Montmartre

© Nicolas Pelé – La maison où vécut Dalida, rue d’Orchampt.
© Nicolas Pelé – Plaque devant la maison de Dalida rue d’Orchampt.
© Nicolas Pelé – Rue d’Orchampt, devant la maison de Dalida, Veronica Antonelli interpréte Laissez-moi danser, avant que le groupe ne reprenne en chœur Paroles, paroles.

À Montmartre, chaque rue semble posséder sa propre bande originale. Rue d’Orchampt, Veronica Antonelli rend hommage à Dalida en interprétant Laissez-moi danser, avant que le groupe ne reprenne en chœur Paroles, paroles devant la maison où la chanteuse vécut pendant vingt-cinq ans, de 1962 jusqu’à son suicide en 1987. Dalida est d’ailleurs la seule artiste à avoir droit à deux chansons au cours de cette visite !

Née en Égypte en 1933, cette chanteuse italienne naturalisée française a profondément marqué le quartier. Son buste, installé place Dalida, au carrefour de l’allée des Brouillards, de la rue Girardon et de la pittoresque rue de l’Abreuvoir, en témoigne. Sa poitrine de bronze, polie par les innombrables caresses des visiteurs venus solliciter la chance en amour, a été entièrement repeinte par la Ville de Paris le 24 juillet 2026. Sa tombe, située au cimetière de Montmartre tout proche, permet d’admirer une sculpture à son effigie, beaucoup plus élégante et remarquablement préservée.

© Nicolas Pelé – Place Dalida. La poitrine du buste de Dalida s’était progressivement polie sous les caresses des visiteurs, qui perpétuent la tradition consistant à toucher ses seins pour attirer la chance en amour. Afin de restaurer l’œuvre, la Ville de Paris l’a entièrement repeinte le 24 juillet 2026. Il faudra donc que je revienne pour prendre une nouvelle photo !
© Nicolas Pelé

En chemin, entre le moulin de la Galette et la place Dalida, le groupe s’arrête place Marcel-Aymé pour découvrir Le Passe-Muraille, sculpture de l’acteur Jean Marais inspirée du célèbre personnage de l’écrivain Marcel Aymé. Un peu plus loin, on passe une tête dans le square Suzanne-Buisson, qui abrite la statue-fontaine de saint Denis, portant sa tête entre les mains.

© Nicolas Pelé – Le passe-muraille, place Marcel Aymé, œuvre sculptée par l’acteur Jean Marais.

Le moulin, symbole éternel de Montmartre

© Nicolas Pelé – Le Radet, situé au 77 rue Lepic, à l’angle de la rue Girardon, sert d’enseigne au restaurant Le Moulin de la Galette, dont il constitue la façade la plus emblématique.
© Nicolas Pelé – Quelques mois seulement après l’inauguration de la Tour Eiffel, on inaugure le 6 octobre 1889 le Moulin Rouge, clin d’œil aux moulins de Montmartre, au pied de la butte. 

Véritable emblème de la Butte, le moulin occupe une place centrale dans l’imaginaire de Montmartre : évoqué par le Moulin Rouge au pied de la colline, mais surtout incarné par l’authentique Moulin de la Galette, rendu célèbre par le tableau de Renoir. On l’aperçoit dès que l’on quitte la rue d’Orchampt pour rejoindre la place Marcel-Aymé.

Sur les quelque dix-huit moulins qui dominaient autrefois la butte de Montmartre, il n’en subsiste aujourd’hui que deux véritables : le Blute-Fin et le Radet, tous deux propriétés de la famille Debray. Ces moulins servaient à moudre le grain, mais certains étaient également utilisés pour broyer le gypse extrait sur place. Cette roche abondante a fourni une grande partie du plâtre utilisé pour construire les immeubles parisiens. Veronica Antonelli rappelle avec malice cette phrase célèbre : « Il y a davantage de Montmartre à Paris que de Paris à Montmartre. »

Le nom de Moulin de la Galette désigne en réalité deux moulins distincts. Le Blute-Fin, situé au 83 rue Lepic, est le plus authentique : il demeure sur son socle d’origine. Classé Monument historique en 1958, il a été restauré à plusieurs reprises. C’est le « vrai » moulin de la Galette. Le Radet, situé au 77 rue Lepic, à l’angle de la rue Girardon, a quant à lui été déplacé puis reconstruit. Il sert aujourd’hui d’enseigne au restaurant Le Moulin de la Galette, dont il constitue la façade la plus emblématique. Au XIXᵉ siècle, les frères Debray transformèrent ces moulins en guinguette et en bal populaire. C’est cette ambiance festive et populaire que Renoir immortalisa en 1876 dans son célèbre Bal du Moulin de la Galette.

La rue de l’Abreuvoir : la carte postale de Montmartre

En chantant La Vie en rose d’Édith Piaf, figure emblématique de Montmartre qui y vécut dans les années 1930 et y fit ses premiers pas de chanteuse, nous nous engageons dans l’une des rues les plus charmantes de la Butte : la rue de l’Abreuvoir. Elle doit son nom à l’ancien abreuvoir de Montmartre qui se trouvait autrefois à cet endroit.

Nous passons devant la célèbre Maison Rose, devenue l’un des symboles du quartier. Associée à la vie artistique et à l’atmosphère bohème de la Butte, elle incarne aujourd’hui l’image du Montmartre de carte postale.

Veronica nous parle alors de Suzanne Valadon, grande figure artistique de Montmartre, surnommée la « Reine de Montmartre ». Ancienne modèle pour plusieurs peintres, elle fut l’une des rares femmes de son époque à s’imposer comme artiste à part entière. Elle devint une peintre reconnue, proche des milieux artistiques de la Butte à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Mère de Maurice Utrillo, l’un des grands peintres associés à Montmartre, elle a également vécu et travaillé dans l’actuel Musée de Montmartre, installé rue Cortot.

© Nicolas Pelé – Rue de l’Abreuvoir. On aperçoit le Château d’eau de Montmartre, une silhouette méconnue qui participe pourtant au paysage de la Butte. Construite en 1927, cette tour de 43 mètres de hauteur joue encore aujourd’hui un rôle essentiel puisqu’elle permet d’alimenter en eau potable et non potable la partie haute de Montmartre. Son architecture néo-byzantine répond au style du Sacré-Cœur voisin.
© Nicolas Pelé – Veronica Antonelli, rue de l’Abreuvoir, avec sa cape rouge.
© Nicolas Pelé – La Maison Rose fut notamment fréquentée par le peintre Maurice Utrillo, le fils de Suzanne Valadon.

Le Lapin Agile : l’âme bohème de Montmartre

© Nicolas Pelé – Le Lapin Agile, l’un des plus anciens cabarets de Paris.

Nous arrivons maintenant devant le Lapin Agile, l’un des plus anciens cabarets de Paris et le doyen des cabarets montmartrois. Niché au 22 rue des Saules, dans une petite maison qui semble avoir échappé au temps, il conserve l’esprit du vieux Montmartre, celui des artistes, des poètes et des chansons populaires.

Son histoire commence au XIXe siècle, alors que Montmartre est encore un village aux portes de Paris. Le cabaret porte d’abord des noms moins poétiques, comme « Au rendez-vous des voleurs » puis « Cabaret des Assassins », avant de devenir le Lapin Agile grâce à l’enseigne imaginée par le caricaturiste André Gill : un lapin vêtu d’une redingote s’échappant d’une casserole. Le jeu de mots autour du « Lapin à Gill » donnera progressivement naissance au nom actuel.

Au début du XXe siècle, le lieu devient un refuge pour la bohème artistique. Autour de sa guitare et de ses veillées, se croisent des figures majeures comme Picasso, Apollinaire, Max Jacob, Modigliani ou encore Maurice Utrillo.

Le Clos Montmartre : la vigne au cœur de la Butte

© Nicolas Pelé – Veronica Antonelli devant le portail de la vigne du Clos Montmartre.

En poursuivant notre promenade dans les ruelles de Montmartre, nous arrivons devant le Clos Montmartre, un lieu étonnant qui rappelle le passé rural de la Butte. Si les vignes actuelles se trouvent au pied de la rue des Saules, leur histoire est en réalité plus ancienne : les premiers vignobles de Montmartre étaient principalement installés sur le versant sud de la colline, mieux exposé au soleil. Dès le Moyen Âge, les coteaux de la Butte étaient couverts de vignes appartenant notamment aux communautés religieuses. On y produisait plusieurs crus réputés, dont le vin blanc de la Goutte-d’Or, qui donna son nom au quartier voisin.

Au fil de l’urbanisation de Paris, les vignes de Montmartre disparurent presque entièrement. En 1933, pour préserver un espace vert et maintenir l’esprit villageois de la Butte, des artistes et des habitants du quartier obtinrent la création d’un nouveau vignoble, le Clos Montmartre, sur un ancien terrain de jardins. Aujourd’hui, près de 2 000 ceps de vigne y sont cultivés, avec pas moins de 27 cépages différents. La récolte donne chaque année naissance à quelques centaines de bouteilles vendues au profit d’œuvres sociales du quartier.

Cette tradition est célébrée chaque année lors de la Fête des Vendanges de Montmartre, organisée au début du mois d’octobre. Créée en 1934, elle est devenue l’un des grands rendez-vous festifs du quartier, mêlant concerts, défilés, gastronomie et animations autour de la vigne. La première marraine de cette fête fut la célèbre Mistinguett, accompagnée de Fernandel, deux grandes figures du spectacle populaire français.

Même son portail célèbre cette identité viticole : il est orné d’une bouteille et d’un tire-bouchon, clin d’œil à ce minuscule vignoble niché au cœur de Paris. Bien plus qu’une simple vigne, le Clos Montmartre est le symbole d’un quartier qui a su préserver son âme villageoise. Pour célébrer ce patrimoine viticole, Veronica Antonelli entonne avec le groupe le célèbre refrain : « Est-ce que le vin est bon ? » tiré de la chanson traditionnelle Les Chevaliers de la Table ronde, l’une des chansons à boire les plus connues du répertoire français.

© Nicolas Pelé – Une bouteille et un tire-bouchon ornent le portail du Clos Montmartre.
© Nicolas Pelé – Le Clos Montmartre. charmant petit vignoble niché au cœur de Paris.
© Nicolas Pelé – Le Clos Montmartre, depuis la rue des Saules.
© Nicolas Pelé – Le Clos Montmartre, depuis la rue Saint-Vincent.

Le Jardin sauvage Saint-Vincent : le secret bien gardé de Montmartre

Nous poursuivons notre promenade vers le Jardin sauvage Saint-Vincent, l’un des endroits les plus secrets de Montmartre. Niché en contrebas du Musée de Montmartre, il constitue l’un des derniers espaces sauvages préservés de Paris. Ancien jardin de l’Hôtel Demarne, aujourd’hui intégré au Musée de Montmartre, le lieu fut également un square public au début du XXe siècle. Cet écrin de verdure offre un étonnant contraste avec l’agitation parisienne. Accessible seulement lors de visites ou d’événements particuliers, il appartient au même îlot de verdure préservé que le Clos des Vignes de Montmartre.

Dans le cadre d’un partenariat avec le CNRS, Veronica Antonelli y a mené des recherches autour des interactions entre la voix humaine et les oiseaux, dans une démarche mêlant art et sciences et centrée sur le dialogue entre les espèces.

Devant ce décor bucolique, Veronica fait revivre l’atmosphère du Montmartre des cabarets en interprétant Madame Arthur, célèbre chanson d’Yvette Guilbert. Grande figure du café-concert de la Belle Époque, Yvette Guilbert fut immortalisée par Toulouse-Lautrec, notamment dans ses représentations où elle apparaît avec ses longs gants noirs, devenus l’un des symboles de son personnage de scène.

En quittant le jardin, nous passons devant la maison où vécut Hector Berlioz, l’un des grands compositeurs du XIXe siècle. Nous empruntons ensuite la rue du Mont-Cenis, dont le nom fait référence au célèbre col des Alpes situé entre la France et l’Italie. Sa forte pente offre un amusant écho à ce nom montagnard et rappelle que la Butte Montmartre est, à sa manière, une véritable « montagne » au cœur de Paris.

Le Parc de la Turlure : le plus beau regard sur le Sacré-Cœur

© Nicolas Pelé – Veronica Antonelli mène le groupe au parc de la Turlure, dernière étape du parcours.

Notre parcours se poursuit dans le Parc Marcel Bleustein-Blanchet, plus connu sous le nom de Parc de la Turlure, une véritable pépite cachée à l’arrière du Sacré-Cœur. Loin de la foule massée sur les grands escaliers face à la basilique, ce jardin offre sans doute l’un des plus beaux points de vue sur le monument emblématique de Montmartre. Ici, on découvre le Sacré-Cœur sous un autre angle, dans un cadre plus intime, entre glycines aux grappes généreuses lors de leur floraison, pieds de vigne et souvenirs du vieux village de la Butte.

Le parc tire son nom du moulin de la Turlure, autrefois situé à l’angle de la rue de la Bonne et de la rue du Chevalier-de-La-Barre. La rue de la Bonne rappelle l’existence d’une ancienne fontaine réputée pour la qualité de son eau, disparue au milieu du XIXᵉ siècle. Les rues voisines racontent elles aussi l’histoire de Montmartre. Baptisée sous la IIIᵉ République, la rue du Chevalier-de-La-Barre rend hommage au jeune noble exécuté au XVIIIᵉ siècle pour blasphème. Défendue par Voltaire, sa mémoire est devenue un symbole de la lutte contre l’intolérance religieuse.

Le choix de ce nom au début de la IIIe République, alors que la construction du Sacré-Cœur était en cours, fut hautement symbolique. Donner à une rue qui mène directement à la basilique le nom d’une victime de la justice religieuse sous l’Ancien Régime constituait un geste politique et polémique, rappelant les débats passionnés autour de la liberté de conscience, de la République et de la place de la religion dans la société française.

© Nicolas Pelé – Glycines aux grappes généreuses dans le Parc de la Turlure.
© Nicolas Pelé – Le Parc de la Turlure offre l’un des plus beaux points de vue sur le Sacré-Coeur.
© Nicolas Pelé – Parc de la Turlure, une véritable pépite cachée à l’arrière du Sacré-Cœur.

Là où naquit la Commune de Paris

Impossible d’évoquer Montmartre sans revenir au 18 mars 1871. Veronica raconte comment, au petit matin, la tentative de l’armée de reprendre les canons de la Garde nationale déclencha l’insurrection qui allait conduire à la naissance de la Commune de Paris, épisode majeur de l’histoire parisienne. Son récit fait revivre les grandes figures de cette journée, à commencer par Louise Michel, dont le square éponyme longeant le funiculaire offre un contrepoint symbolique au monument.

À la sortie du jardin de la Turlure se dresse le Sacré-Cœur. Sa silhouette blanche domine Paris, et son histoire demeure intimement liée aux événements de 1871. Contrairement à une idée largement répandue, sa construction n’a pas été décidée après la Commune pour « expier » la révolte des communards : le projet avait été lancé avant l’insurrection. Toutefois, après 1871, l’édifice fut rapidement investi d’une forte dimension expiatoire, ce qui nourrit encore aujourd’hui les débats entre historiens. La première pierre fut posée en 1875 et la basilique consacrée en 1919, après la Première Guerre mondiale.

Le Sacré-Cœur abrite également la Savoyarde, la plus grosse cloche de France. Pesant près de 19 tonnes, elle compte parmi les plus imposantes au monde. Fondue à Annecy en 1891, elle fut offerte par les diocèses de Savoie en hommage au rattachement de la Savoie à la France en 1860.

Face à l’un des plus beaux points de vue sur la basilique, Veronica Antonelli interprète une ultime chanson : Le Temps des cerises. Écrite en 1866 par Jean-Baptiste Clément, cette chanson deviendra, après la Commune de Paris, un hymne associé à la mémoire des insurgés et aux idéaux populaires. Elle résume à elle seule les multiples visages de Montmartre : religieux, révolutionnaire, artistique, populaire et profondément poétique.

© Nicolas Pelé – Souvent comparée à une immense « meringue » posée au sommet de la Butte, la basilique est devenue au fil du temps l’un des symboles les plus reconnaissables de Paris.
© Nicolas Pelé – Veronica Antonelli interprète une ultime chanson : Le Temps des cerises, devant L’Hostellerie du Sacré-Cœur.

L’Hostellerie du Sacré-Cœur : dormir au pied de la basilique

La visite s’achève rue du Chevalier-de-la-Barre, devant l’Hostellerie du Sacré-Cœur, face au Carmel de Montmartre. Dans l’un des quartiers les plus touristiques de Paris, ce lieu d’accueil offre une expérience pour le moins inattendue : il est possible d’y passer la nuit pour une quinzaine d’euros seulement.

Loin de l’agitation montmartroise, l’Hostellerie propose un hébergement simple, dans la plus pure tradition monastique. Gérée par les bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre, elle accueille ceux qui souhaitent vivre un temps de silence, de prière ou de ressourcement.

La formule la plus économique, en dortoir, est proposée à partir de 15 euros la nuit. En contrepartie, chaque hôte est invité à assurer une heure d’adoration eucharistique nocturne dans la basilique, perpétuant ainsi une chaîne de prière ininterrompue depuis 1885. Une manière originale de prolonger l’expérience de Montmartre, en découvrant une facette méconnue de la Butte.

© Nicolas Pelé
© Nicolas Pelé – L’Hostellerie du Sacré-Cœur est reliée à la basilique par un couloir intérieur, ce qui permet aux hôtes d’accéder directement à l’église pour leur heure d’adoration nocturne sans avoir à sortir dehors.

Durant près de deux heures, Montmartre aura dévoilé une autre facette de lui-même. Celle d’un quartier où la musique ne se contente pas d’accompagner l’histoire : elle la raconte, la fait revivre et lui redonne une voix.

En quittant le groupe, une évidence s’impose : à Montmartre, il ne suffit pas de lever les yeux pour admirer les façades, les monuments ou les panoramas. Il faut aussi tendre l’oreille, car c’est peut-être dans ses chansons, ses légendes et ses souvenirs que se cache l’âme véritable de la Butte.

Informations pratiques

Envie de vivre à votre tour cette promenade enchantée ? Rendez-vous sur le site de Montmartre Enchanté.

© Nicolas Pelé
© Nicolas Pelé

Publié par Nicolas Pelé

Le voyage est la passion de ma vie : chaque départ est une aventure, peu importe la destination, et chaque fois que je prends l'avion, c'est comme la première fois.

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