La Ville Lumière côté obscur

Du 23 octobre au 7 novembre 2021, à l’occasion de la période d’Halloween et de la Toussaint, Cultival, agence parisienne de visites insolites, organisait des circuits guidés sur le thème des histoires d’horreur qui se sont déroulées à Paris. En effet, derrière la Ville Lumière se cache une facette plus sombre, plus obscure, mêlant pacte avec le diable, messes noires, tortures et crimes effroyables… Le Pont Neuf, la place de l’Hôtel-de-Ville, la cathédrale Notre-Dame de Paris, la Conciergerie, la place du Châtelet, le quartier des Halles, ces lieux mythiques de la capitale ont leur part d’ombre et de légendes. Magie noire, sorcellerie, tortures, massacres, je vous emmène de prisons en ruelles coupe-gorge, de cimetières en catacombes, pour une visite insolite de la capitale à travers ses histoires les plus terribles, âmes sensibles s’abstenir !

©rdnzl – Une visite à faire de nuit pour se mettre dans l’ambiance. Si le brouillard et la pleine lune sont de la partie, c’est encore mieux !

Rendez-vous est pris sur le Pont Neuf, au pied de la statue de Henri IV, avec le guide conférencier Franck de Beaucé. Ce spécialiste passionné et passionnant connait Paris et ses secrets comme sa poche. Il sait attirer l’attention de son auditoire grâce à de croustillantes anecdotes et un ton captivant. Il n’a pas son pareil pour vous expliquer les détails qui se cachent au-dessus des portes et au coin des rues !

Prenez de bonnes chaussures de marche, couvrez-vous bien, c’est parti pour 1h30 de balade de nuit, dans un univers de divination et de prophétie, sur les traces d’alchimistes, de mages noirs, de sorcières, de gargouilles, de chimères et de meurtriers, entre légendes urbaines et véritables faits divers ! Un périple nocturne qui nous mène du Pont Neuf aux Halles en passant par Notre-Dame de Paris, la Conciergerie, la place de l’Hôtel-de-Ville, la place du Châtelet, la tour Saint-Jacques et Maubert-Mutualité, où l’on imagine la potence qui fonctionnait à plein temps au Moyen Âge… En espérant une nuit de pleine lune, ou un brouillard à couper au couteau, pour une visite pleine de frissons !

©mrousselet – A Notre-Dame de Paris, on lève la tête, saurez-vous repérer la gargouille à visage humain ?

Votre serviteur d’un soir vous dévoile les secrets du magicien Albert de Cologne place Maubert et de l’alchimiste Nicolas Flamel, au pied de la tour Saint-Jacques. On arpente les ruelles, témoins de faits divers sordides au Moyen Âge, dont celui qui a inspiré Tim Burton pour son film Sweeney Todd. On passe par la rue de la Ferronnerie où fut assassiné Henri IV, et on contemple le portail du Jugement Dernier à Notre-Dame de Paris, qui a inspiré l’Enfer de Dante. Votre périple vous mènera également devant le repaire du brigand Cartouche, magistralement interprété en 1962 par Jean-Paul Belmondo dans le film Cartouche, de Philippe de Broca. Puis on file à la fontaine des Innocents, où se trouvait le charnier des Saint-Innocents avant qu’il ne soit transféré dans les Catacombes. Le circuit nocturne s’achève à la Bourse du Commerce, au pied de la tour de la reine noire, Catherine de Médicis, dont le mage Ruggieri, qui prédisait l’avenir, apparait au sommet les soirs d’orage…

©Nicolas PeléLe Pont Neuf, le plus vieux pont de Paris. A l’époque, ce pont attirait des arracheurs de dents, des diseuses de bonne aventure et autres saltimbanques. On aperçoit ici les mascarons, représentant des satyres, divinités grecques associées au dieu Dionysos, il y en a 400, soit 800 yeux regardant la Seine. Ils en ont vu des massacres, dont la fameuse Saint-Bathélemy qui rendit le fleuve rouge sang…

La visite commence sur le Pont Neuf, le plus vieux pont de Paris, malgré son nom… Plus précisément au pied de la statue équestre de Henri IV. On apprend que l’originale, située place Vendôme, fut fondue par les sans-culottes. Elle fut refaite puis inaugurée le 25 août 1818, en présence du roi Louis XVIII, malicieusement surnommé Louis dix huîtres pour sa gourmandise envers ce mollusque. Depuis, Henri IV et son cheval (blanc ?) trônent au Pont Neuf, pour rendre hommage au roi qui a inauguré le premier pont de pierre à relier les deux rives de la Seine, et sans aucune maison. On connait tous la blague « quelle est la couleur du cheval blanc de Henri IV ». Et bien figurez-vous qu’il était noir, mais s’appellait Albe (blanc en latin), et le Vert Galant (comme on surnommait Henri IV) l’aurait préféré blanc…

©Nicolas PeléLa statue équestre de Henri IV sur le Pont Neuf. Le sculpteur, un admirateur de Napoléon, y a glissé une statue de son héros, une anecdote véridique !

La première pierre fut posée le 31 mai 1578 par le roi Henri III, qui faisait une tête d’enterrement, car deux de ses mignons (ses favoris) s’étaient fait tuer en duel… Voilà pourquoi on l’appela d’abord le pont des Pleurs. Lui-même finit assassiné au château de Saint-Cloud le 1er août 1589 par un ligueur catholique, le moine Jacques Clément, pas très clément pour le coup… C’est son successeur Henri IV (cousin et beau-frère) qui inaugura le Pont Neuf en juillet 1606, presque 30 ans plus tard, en raison des guerres de religion. Il subit le même sort que son père, assassiné par Ravaillac en l’an de grâce 1610. Bref, le Pont Neuf porta malheur aux deux rois qui furent liés à sa construction et son inauguration.

Un autre événement horrible s’est passé en ces lieux : au pied du Pont Neuf et de la statue équestre de Henri IV, l’actuel square du Vert-Galant, en contrebas, était une île, l’île aux Juifs. C’est sur cette île que le dernier maître des Templiers, Jacques de Molay, fut brûlé vif le 18 mars 1314, sur les accusations de sorcellerie, magie noire et sodomie par Philippe le Bel. Il lança sur le bûcher : « Pape Clément ! Chevalier Guillaume ! Roi Philippe ! Avant un an, je vous cite à paraître au tribunal de Dieu pour y recevoir votre juste jugement ! Maudits ! Maudits ! Maudits ! Tous maudits jusqu’à la treizième génération de vos races ! ». Ils sont effectivement morts dans l’année qui suivit et le roi de la 13ème génération n’est autre que Louis XVI… Un évènement qui inspira les fameux Rois maudits de Maurice Druon.

©Nicolas PeléLa Seine, ici au niveau du Pont Neuf et de la Samaritaine, était en ces lieux rouge sang durant le massacre de la Saint-Barthélemy.

Le 18 août 1572 : les noces de sang de la catholique Marguerite de Valois, surnommée la Reine Margot, avec Henri de Navarre, le futur Henri IV, annoncent le massacre de la Saint-Barthélemy, six jours plus tard… Les intrigues de la cour de France n’avaient rien à envier à Game of Thrones ! Le tocsin de l’église Saint-Germain l’Auxerrois, à une centaine de mètres du Pont Neuf sur la rive droite, sonne à 3 h du matin, donnant le top départ. Les protestants sont massacrés par les catholiques pendant trois jours, la Seine est rouge… Les maisons marquées par une croix blanche indiquent la présence des huguenots (protestants) : tous ceux qui s’y trouvent sont trucidés, y compris les enfants.

Le supplicié le plus célèbre est Gaspard de Châtillon, comte de Coligny et amiral de France, dont le corps est trainé dans les rues de Paris, puis exhibé, pendu par les pieds, au fameux gibet de Montfaucon. Un lieu sinistre qui a vu passer moults supplices, exécutions et corps dévorés par les corbeaux durant tout le Moyen Âge, de Saint-Louis jusqu’à la Révolution. Il se situait à côté de l’actuelle place du Colonel Fabien, entre le canal Saint-Martin et les Buttes-Chaumont. Ces fourches patibulaires érigées sur la butte de Montfaucon étaient le plus grand gibet des rois de France. Un lieu à l’origine de l’expression « avoir une mine patibulaire » (dérivé de potence), pour désigner quelqu’un qui a la tête d’un gars qu’on envoie à la potence.

Visible de très loin, le gibet de Montfaucon pouvait exposer 50 cadavres en même temps, pendus aux fourches patibulaires. Il se tenait au niveau de la rue de la Grange aux Belles, à 150 mètres de la place du Colonel Fabien, à cheval entre le Xème et XIXème arrondissement de Paris.

Durant les 3,5 km du trajet depuis la prison du Grand Châtelet, le supplicié faisait une pause au 237 de la rue Saint-Denis : il baisait un grand crucifix de bois, scellé contre le mur du couvent des Filles-Dieu, où il recevait trois morceaux de pain et un verre de vin. Vous voyez, il y avait tout de même un peu d’humanité à l’époque ! De plus, il pouvait être gracié si une femme le demandait en mariage le long du parcours. On raconte qu’un condamné préféra poursuivre son chemin de croix jusqu’au gibet de Montfaucon plutôt que d’accepter la demande d’une vieille femme particulièrement laide…

Dirigeons-nous à présent vers la Conciergerie, un palais depuis l’époque gallo-romaine ! D’ailleurs, d’où vient ce nom ? Et bien ce palais avait un gouverneur, et ce gouverneur du palais, qui était un personnage très important, portait le titre de concierge et possédait les clés de tous les appartements, un vrai passe-partout ! Les quatre tours médiévales qui surplombent la Seine datent de l’époque de Philipe le Bel au XIVème siècle. On distingue la tour d’Argent, qui abritait le trésor du royaume, sa jumelle la tour César (nommée ainsi car bâtie sur des fondations romaines), la tour de l’Horloge (la première horloge de Paris) et la tour Bonbec, reconnaissable car crénelée. Malgré son nom, on n’y trouve pas de bonbon, et elle n’est pas vraiment synonyme de douceurs… Elle abritait la salle où l’on faisait avouer les suppliciés (bon bec évoque la bonne parole). C’est ici que les prisonniers étaient soumis à la question, doux euphémisme pour évoquer la torture. On pourrait écrire un roman sur les nombreux pensionnaires de cette prison, mais arrêtons-nous sur trois personnages.

©Nicolas PeléNous voici devant la Conciergerie : l’antichambre de la mort, avec de gauche à droite, la tour de l’Horloge, la tour César, la tour d’Argent (rien à voir avec le célèbre restaurant) et la tour Bonbec. Robespierre, Danton, Camille Desmoulins, Marie-Antoinette, ils sont tous passés par ici avant de monter sur l’échafaud.

Boniface de la Mole, l’amant de la reine Margot, a passé ses derniers jours à la Conciergerie avant de finir décapité place de Grève (l’actuelle place de l’Hôtel-de-Ville). Une faveur qu’il doit à sa situation de gentilhomme. Car si on brûle les sorcières, on écartèle les régicides et on pend les gens du peuple, la sentence est plus cool pour les nobles, qui jouissent de la plus belle des morts : on leur tranche la tête avec une hache ou une épée, un procédé rapide, efficace et non douloureux. Bon, il y avait parfois quelques ratés, quand le bourreau était mauvais, et devait s’y reprendre à deux fois pour achever sa tâche… Car cette charge était héréditaire, et le talent ne se transmet pas forcément de père en fils ! L’invention de la guillotine à la Révolution mit tout le monde sur un pied d’égalité, un instrument net et précis, sans souffrance, bref une invention humaniste ! Quant à la reine Margot, elle demanda au bourreau de récupérer la tête de Boniface de la Mole, puis l’exposa dans son cabinet de curiosité… Pour ceux qui ont lu Le Rouge et Le Noir de Stendhal, sachez que Mathilde de La Mole, l’amante du héros Julien Sorel, est sa descendante.

Autre célèbre pensionnaire de la Conciergerie : Pierre-François Lacenaire. Un poète raté devenu criminel, qui fait partie des protagonistes du célèbre film de Marcel Carné, Les Enfants du paradis, avec Arletty. Après plusieurs meurtres, il est arrêté et emprisonné à la Conciergerie, où il écrit ses mémoires. Sa cellule devient un salon littéraire et mondain. « Tantôt je manie la plume, tantôt je manie le glaive » affirme-t-il. Baudelaire le qualifia de héros de la vie moderne. Il réclama la peine de mort pour lui-même. Son vœu fut exaucé : il est guillotiné le 9 janvier 1836 devant 4 000 personnes, un lundi. Ces derniers mots à la foule furent : « la semaine commence mal ».

Un dernier pour la route : en septembre 1869, Jean-Baptiste Troppmann est le protagoniste d’une sombre affaire : le massacre de Pantin, toute une famille massacrée, dont la mère enceinte et ses cinq enfants, en pleine nuit et dans un endroit désert. Celle-ci et les deux plus jeunes sont égorgés, les trois derniers étranglés et tous achevés à coups de pelle, certains enterrés encore vivants. Troppmann est enfermé à la prison de la Conciergerie, puis guillotiné Place de la Roquette le 19 janvier 1870 au matin. Une affaire qui fit la fortune du Petit Journal, pas celui de Yann Barthès sur Canal Plus, mais l’un des plus grands journaux du XIXème siècle, qui tirait à plus de 2 millions d’exemplaires.

©TTstudio – La place de l’Hotel-de-Ville, place de Grève au Moyen Âge, au milieu de laquelle se trouvait une potence, fut le lieu de nombreuses exécutions publiques, dont les fameux écartèlements de Ravaillac et Damien. On y brulait des sorcières dès le XIIIème siècle.

Quittons la Conciergerie pour la place de l’Hôtel-de-Ville, qui s’appelait la place de Grève, jusqu’en 1803. C’était le plus important port de Paris, la grève faisant référence à la plage de gravier où étaient déchargées les marchandises transportées sur la Seine. C’est ici que l’on venait chercher du travail, en faisant grève. L’expression « faire grève » a donc d’abord signifié « se tenir sur la place de Grève en attendant un emploi ». Depuis ce mot a pris un tout autre sens… Un lieu assez sinistre au Moyen Âge car un grand nombre d’exécutions se déroulaient ici, et pourtant, c’était « the place to be » ! Les Parisiens étaient friands de ces joyeusetés et s’y pressaient nombreux, ne voulant pas rater ce « spectacle » distrayant ! Mais quelle déception pour le « show » de Jacques Clément ! Le régicide de Henri III fut tué d’emblée le 1 août 1589 par les 45, les gardes du roi. Le traditionnel écartèlement en place de Grève eut bien lieu le lendemain, mais le supplicié était déjà mort…

Les Parisiens se rattraperont plus tard en termes d’horreur avec les supplices de Ravaillac et de Damien, respectivement régicides de Henri IV et Louis XV (bien que ce dernier ne fut que légèrement blessé). Le supplice de Damien était l’événement à ne pas rater à l’époque, attirant les foules bien au-delà des Parisiens, puisque même Casanova y assista ! On eut droit à la totale : supplice de la roue, plomb fondu, huile bouillante, résine brûlante, cire et soufre fondus sur les plaies… Son corps fut démembré, tiré dans quatre directions opposées par quatre chevaux, son agonie durant deux longues heures… On comprend la déception des Parisiens lors de la première exécution par guillotine, toujours en place de Grève, en 1792. Une représentation bien trop brève qui ne dura même pas une seconde… Remboursez ! Remboursez !

©Frdric – Majestueuse Notre-Dame de Paris, avant l’incendie de 2019…

Avant d’être écartelé en place de Grève, Damien, tout comme Ravaillac près de 150 ans avant lui, a dû faire amende honorable devant le portail du jugement dernier de Notre-Dame de Paris, où Satan en personne est intervenu lors de sa conception. C’est la légende du jeune ferronnier Biscornet, chargé au XIIIème siècle de poser les serrures sur les portes latérales de la cathédrale. Dépassé par l’ampleur de la tâche, il accepta de livrer son âme au malin pour y parvenir. Celui-ci lui proposa un marché : « Je suis le diable. Si tu veux faire un pacte avec moi, tu seras le plus adroit des serruriers, et tu pourras entreprendre tous les ouvrages que tu voudras. ». Biscornet fut retrouvé endormi devant son ouvrage achevé, d’une remarquable finesse, un véritable chef-d’œuvre ! Hélas, le jour de l’inauguration, les fameuses portes refusèrent de s’ouvrir. Il fallut faire appel à un exorciste qui les badigeonna d’eau bénite…

©Nicolas Pelé : A quoi pense cette chimère nichée sur les hauteur de Notre-Dame ? Au loin, on aperçoit la tour Saint-Jacques.

A deux pas de Notre-Dame, nous voici rue chanoinesse, où un terrible fait divers se déroula au Moyen Âge. Deux échoppes : au-dessus, un barbier, en-dessous, un pâtissier. Et bien le premier égorgeait ses clients, généralement des étudiants du chapitre de Notre-Dame, et grâce à un système de trappe, envoyait sa malheureuse victime chez son complice du dessous, qui en faisait de délicieux pâtés, réputés dans tout Paris, jusqu’au roi Charles VI le Fou, qui en raffolait ! C’est le chien d’un étudiant allemand qui mit fin à ce jeu de massacre, en aboyant à mort devant la boutique du barbier. Ces deux « cordons bleus » inventeurs de la recette du pâté d’étudiant furent brûlés vifs dans une cage en fer en 1387. Cela se passe au XIVème siècle à Paris, mais Tim Burton transposa l’affaire dans le Londres du XIXème siècle dans son film Sweeney Todd : Le Diabolique Barbier de Fleet Street.

Dirigeons-nous maintenant vers la bien nommée rue de la Grande Truanderie, dans le quartier des Halles. A l’époque, ce n’est pas la mairie qui donnait les noms de rue, mais les habitants du coin. Cela permettait de savoir où l’on mettait les pieds… Cette rue était donc un repaire de malfrats, comme beaucoup d’endroits de Châtelet, un quartier mal famé pendant des siècles, véritable coupe-gorge. Juste à côté de cette rue se trouvait le pilori des Halles, où les Parisiens lynchaient les malfrats cloués au pilori. Il s’agissait à l’origine d’un puits appartenant à un bourgeois du nom de Lori. Vous connaissez désormais l’origine du mot pilori !

Le pilori des Halles. Cette tour de pierre octogonale exposait le condamné aux insultes de la foule pendant trois jours. 
La fontaine du Palmier, place du Châtelet, à l’emplacement de la sinistre prison forteresse du Grand Châtelet.

Place du Châtelet, nous voici devant la fontaine du Palmier, finalement assez peu connue des Parisiens. Il faut dire qu’elle n’est pas vraiment bien mise en valeur. Erigée en 1808, elle commémore les victoires de Napoléon, et fut la première fontaine d’eau potable gratuite pour les Parisiens. Les quatre sphinx crachant de l’eau rappellent la campagne d’Egypte. Quel est le lien avec notre thème ? Et bien Napoléon décida d’édifier cette fontaine à l’endroit précis où se tenait le lieu le plus sordide de la capitale depuis le IXème siècle, au côté duquel la Bastille c’est le Club Med : la sinistre forteresse prison du Grand Châtelet, qui donna son nom au quartier. Un lieu de torture dont les conditions de détentions étaient souvent fatales aux malheureux pensionnaires. Dans certaines cellules infestées de rats, les prisonniers avaient en permanence les pieds dans l’eau croupie à l’odeur fétide, et ne pouvaient se tenir ni debout, ni couché. On y mourait généralement après quinze jours de détention… Napoléon fit raser le lieu le plus sordide de Paris au début du XIXème siècle.

Le Grand Chatelet, forteresse prison la plus sordide de l’histoire de Paris, se trouvait à l’emplacement de l’actuelle place du Chatelet.

Toujours place du Châtelet se trouvait avant les aménagements du baron Haussmann la rue de la Vieille Lanterne, une rue mal famée où l’on retrouva en 1855 pendu à un lampadaire le corps du poète Gérard de Nerval. L’occasion de rappeler la folie de cet homme qu’on aperçut promener un homard en laisse dans les jardins du Palais Royal, un jour de printemps 1841… Inutile de chercher la rue de la Vieille Lanterne, elle a disparu sous le théâtre de la ville (théâtre Sarah-Bernhardt jusqu’en 1990). On raconte que l’endroit où il accrocha la corde correspond exactement au trou du souffleur, sous la scène…

Votre parcours continue devant la tour Saint-Jacques, étroitement liée à Nicolas Flamel, alchimiste du XIVème siècle, qui aurait trouvé le moyen de transformer le plomb en or, et découvert la pierre philosophale, qui offre le secret de l’immortalité ! Il est bien connu des fans de Harry Potter, jouant un rôle central dans le premier tome Harry Potter et la Pierre philosophale. Vrai ou faux ? En tout cas, sa richesse au moment de sa mort demeure inexpliquée… Son trésor serait enterré avec lui, sous la tour Saint-Jacques, à l’époque clocher de l’église Saint-Jacques-de-la-Boucherie, pour bien rester dans le thème… Sa maison, la plus vieille de Paris, abrite aujourd’hui un excellent restaurant, l’Auberge Nicolas Flamel, au 51 Rue de Montmorency.

La tour Saint-Jacques, seul vestige de l’église Saint-Jacques-de-la-Boucherie, vue de la rue Nicolas Flamel, le célèbre alchimiste mentionné dans la saga Harry Potter, et intimement lié à ce clocher.

Mais il n’y a pas que Nicolas Flamel. Un autre alchimiste, moins connu, enseigna à l’université de Paris au XIIIème siècle. C’est maître Albert de Cologne, un magicien et sorcier, sanctifié sous le nom de saint Albert le Grand. Ce n’était pas n’importe qui : il fut le maître de Saint Thomas d’Aquin, et permit l’entrée des textes d’Aristote en Occident. Pour évoquer ce mage, quittons la rive droite pour se rendre place Maubert (dont le nom proviendrait de la contraction de maître Albert), où l’on brulait les sorciers et les sorcières dans leur cage. Une mini place de Grève en somme, avec son bûcher, son gibet, sa potence et sa roue. A deux pas, la rue Maître Albert vous emmène jusqu’à la Seine.

De retour à la tour Saint-Jacques, prenons la rue des Halles, pour se poster devant la boutique Aurouze et ses fameux rats empaillés, que l’on aperçoit dans Ratatouille.

©Nicolas PeléOn estime à 6 millions la population de rats vivant à Paris… Les rats empaillés et pendus de cette vitrine ont été capturés en 1925 dans les Halles de Baltard, le fameux Ventre de Paris d’Émile Zola, détruites dans les années 1970 pour faire place au Forum des Halles. On peut les « admirer » au Renard Blanc, boutique insolite située au 8 Rue des Halles, tenue depuis 1872 par la famille Aurouze. Son fondateur aurait inventé la fameuse tapette à souris !
©Nicolas PeléLes rats de la boutique Aurouze au 8 Rue des Halles
… apparaissent dans le fameux film d’animation Disney Ratatouille.

Remontons un peu plus haut, vers le métro Sentier. Nous sommes rue des Forges, où se trouvait la cour des miracles, le quartier des mendiants et des truands, où siègeait le roi des gueux. Le plus célèbre de ces monarques n’est autre que le brigand Cartouche, lui aussi passé par la Conciergerie (où il réussit la prouesse de ne pas répondre à la question…) ainsi que la sinistre prison du Grand Châtelet. Il subira le supplice de la roue (aboli à la Révolution) en place de Grève le 28 novembre 1721. Le bourreau l’attache sur une croix, lui brise les membres et les côtes, puis le fixe, désarticulé, à une roue de carrosse, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Victor Hugo évoque longuement la cour des miracles dans Notre-Dame de Paris. Quasimodo y est prisonnier et manque d’y être pendu. C’est ici que se réfugiaient les bandits de grand chemin après avoir détroussé les bourgeois de Paris. Pourquoi ce nom ? Car dans ce repaire des voleurs, les estropiés, aveugles et autres faux malades retrouvent comme par miracle toute leur faculté, une fois réfugiés avec leur larcin. Mais le vrai roi, Louis XIV, finit par sonner la fin de la récréation. Le 15 mars 1667, il charge le lieutenant général de police de Paris Gabriel Nicolas de La Reynie de l’évacuer. Ce dernier s’avance et s’écrit « les 12 derniers seront pendus », ce qui provoque l’évacuation des lieux.

La rue Courtalon, où s’est déroulée sous Louis XIV une sordide histoire de bain de sang, de décapitation et de têtes momifiées.

A proximité de la place Sainte-Opportune dans le quartier des Halles, on pénètre dans l’étroite et sombre rue Courtalon, où une ténébreuse affaire de décapitation défraya la chronique en 1684, au temps du Roi-Soleil. En l’espace de quelques mois, 26 jeunes gens disparaissent. Louis XIV charge le lieutenant général de police de Paris Gabriel Nicolas de La Reynie, encore lui, de résoudre ce mystère. Ce dernier confie l’enquête au policier Lecoq, son meilleur détective. Son fils, beau garçon du même âge que les disparus, sert d’appât et démasque la coupable : la princesse Jabirowska, soit-disant fille d’un prince de Pologne, dont la grande beauté attirait les jeunes hommes. Aidée de quatre complices, elle les décapitait, et vendait les corps aux étudiants de médecine de Paris. Quant aux 26 têtes momifiées posées sur des assiettes en argent que l’on trouva dans un grand placard, elles étaient prêtes à être expédiées en Allemagne. On raconte même qu’elle prenait des bains de sang pour garder sa jeunesse, comme la terrible Élisabeth Báthory, la comtesse sanglante des Carpates, version féminine de Dracula. Ils furent tous conduits au Grand Châtelet, puis pendus, mais la mystérieuse princesse polonaise, en réalité une aventurière anglaise, s’échappa et on ne la revit jamais…

Autre adepte de la magie noire, la marquise de Montespan, favorite de Louis XIV, avec qui elle eut des enfants. Répudiée, jalouse de ses rivales, elle fut soupçonnée d’avoir empoisonné plusieurs des favorites du Roi-Soleil. Madame de Montespan usa même d’un philtre d’amour pour essayer de retrouver ses faveurs. Elle assista à des messes noires dirigées par l’abbé diabolique Guibour, où l’on égorge des enfants en invoquant Satan. C’est Catherine Deshayes, dite la Voisin, l’empoisonneuse du Grand Siècle, qui lui fournit cet élixir. Elle fut condamnée à mort et brûlée vive en place de Grève le 22 février 1680 en tant que sorcière. Quant à Madame de Montespan, de son vrai nom Françoise-Athénaïs de Rochechouart de Mortemart, elle ne fut pas inquiétée, par protection du roi, et continua à fréquenter la cour. En 1691, elle se retire dans la célèbre abbaye de Fontevrault (où reposent Richard Cœur de Lion, sa mère Alienor d’Aquitaine et son père Henri II Plantagenêt), dirigée par sa sœur, Marie-Madeleine de Rochechouard. C’est la fameuse affaire des poisons, qui donna du fil à retordre à notre lieutenant de police qu’on ne présente plus : Nicolas de La Reynie, qui s’est déjà illustré dans l’affaire de la rue Courtalon et dans la disparition de la cour des Miracles.

Paris rendit grâce à La Reynie en nommant ainsi la rue à deux pas de la rue Courtalon. C’est aussi à La Reynie que l’on doit l’expression Ville Lumière pour désigner Paris. Pour lutter contre la criminalité qui sévit dans ces rues mal éclairées, il fit installer plus de 6 000 lanternes dans la capitale. La rue de La Reynie se prolonge et prend le nom de rue de la Ferronnerie, où Henri IV fut assassiné par Ravaillac le 14 mai 1610. Levez la tête, vous apercevrez l’inscription qui rappelle les événements qui s’y sont déroulés…

©Nicolas PeléUne plaque rappelle que c’est ici que fut assassiné le roi Henri IV par Ravaillac le 14 mai 1610.

En passant sous les arcades, nous voici rue des Innocents, face à la fameuse fontaine des Innocents. C’est ici que se trouvait le cimetière éponyme, une immense fosse commune de 6 mètres de profondeur, où l’on empilait les corps des Parisiens depuis l’époque gallo-romaine ! Des millions de crânes, tibias et autres squelettes, 40 générations de Parisiens, sûrement pas tous innocents, qui s’entassent ici depuis plus d’un millier d’années… Cette cité des morts unique au monde n’était pourtant qu’une nécropole de 120 mètres par 60 mètres. Il y avait même des arcades de crânes empilés tout autour de la place ! Les millions de cadavres entassés depuis les Mérovingiens ont fini par élever le sol de deux mètres. Au n° 11 de la rue des Innocents, juste derrière la fontaine, les arcades que l’on voit sont des vestiges de l’ancien charnier ! Les truands bénéficiaient ici de l’immunité, et venaient s’y réfugier, tout comme les prostituées. Ils se chauffaient en brûlant les os ! Les arcades de squelettes abritaient des boutiques…

Charnier des Innocents : le cimetière débordait tellement qu’on fut obligé d’édifier quatre charniers…
Le cimetière, les charniers et l’église des Innocents.

Impossible de ne pas évoquer les deux reclusoirs du cimetière des Innocents ! Pendant des siècles, des femmes y étaient enfermées vivantes à perpétuité, mais de leur plein gré ! Dans le roman de Victor Hugo Notre-Dame de Paris, dans le chapitre « Le trou aux rats », Hugo nous parle d’une recluse médiévale, « squelette vivant pourrissant dans son reclusoir, et ne vivant que de ce que la piété des passants déposait de pain et d’eau sur le rebord de sa lucarne ». Alix la Bourgotte, qui n’avait pas vraiment la bougeotte, est la plus célèbre. Cette religieuse de l’hôpital Sainte-Catherine ayant aspiré à la vie de recluse y mourut en 1466 après y être restée enfermée durant quarante-six ans, oui, vous avez bien lu, imaginez un peu : 46 ans !

La plus célèbre des recluses du cimetière des Innocents, Alix la Bourgotte, resta enfermée 46 ans !

Finalement, on décida enfin d’évacuer tout ce beau monde peu avant la Révolution, dans d’anciennes carrières au sud de Paris, créant pour l’occasion les fameuses Catacombes de Paris, dans le XIVème arrondissement. Il faudra plus de deux ans, de décembre 1785 à janvier 1788, pour transférer les ossements. Il faut imaginer ce spectacle : chaque soir, à la lueur des bougies, les charrettes bâchées d’un linceul noir traversaient Paris, des Halles à la rue de la Tombe-Issoire, veillées par les psalmodies des prêtres. Ces nuits-là, c’est toute l’histoire de Paris qui défilait. Ces crânes empilés en murets, on les retrouve désormais dans les Catacombes de Paris, place Denfert-Rochereau.

©Nicolas PeléL’entrée des Catacombes, sous la place Denfert-Rocheraux.
©Nicolas PeléLes crânes empilés en murets s’enchainent dans un labyrinthe de la mort !

Il est assez saisissant quand on y pense que tous ces lieux sinistres qui ont marqué l’histoire de Paris pendant mille ans aient été détruits en une quinzaine d’années, pendant la Révolution et l’Empire : le cimetière des Innocents, le gibet de Montfaucon, la prison du Grand Châtelet et le pilori des Halles, sans oublier la Bastille bien sûr, jusqu’au nom même de l’emblématique place de Grève, devenue place de l’Hôtel-de-Ville sous Napoléon.

Votre visite guidée insolite du côté obscur de la force se termine à la tour astrologique et astronomique de Catherine de Médicis, alias la reine noire. Son conseiller, Côme Ruggieri, rival de Nostradamus, était astrologue et originaire comme elle de Florence. Un devin à l’instar de Nostradamus, mais plus porté sur la magie noire. Il complota contre le fils de la reine, Charles IX, faisant une poupée vaudou à son effigie, qu’il perça d’aiguilles. Ruggieri prédit en 1571 à Catherine de Médicis qu’elle allait mourir près de Saint Germain. Épouvantée, la reine noire quitta précipitamment le Palais des Tuileries, proche de l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, et racheta l’Hôtel de Soissons, éloigné de tous lieux qui portait le nom maudit de “Saint-Germain”. Mais en 1589, à Blois, la reine est mourante. Elle fit donc appeler un prêtre pour qu’il lui porte l’extrême-onction. Alors qu’il était près d’elle, la reine lui demanda son nom. « Julien de Saint-Germain » répondit-il… Bref, un vrai devin ce Ruggieri ! La légende raconte que son fantôme revient hanter la Tour Médicis durant les nuits orageuses… Vous pouvez toujours vérifier à l’occasion !

La Tour Médicis, où la reine noire, Catherine de Médicis, accompagnée de son astrologue Côme Ruggieri, observait les astres et le firmament pour y trouver des signes. Cette mystérieuse colonne est parfaitement intégrée à la Bourse de Commerce de Paris (autrefois Halle aux blés). Et pourtant, elle lui précède de deux siècles ! Construite en 1574, cette colonne de 31 mètres de haut et 3 mètres de large renferme un escalier à vis de 147 marches, qui permettait d’accéder à une plate-forme au sommet. C’est donc à des fins astrologiques que cette tour fut construite, et qui a miraculeusement échappé en 1748 à la démolition de l’hôtel de Soissons, le palais de la reine Catherine de Médicis.

Publié par Nicolas Pelé

Le voyage est la passion de ma vie : chaque départ est une aventure, peu importe la destination, et chaque fois que je prends l'avion, c'est comme la première fois.

4 commentaires sur « La Ville Lumière côté obscur »

  1. Spectaculaire ! Brrr… j’en frissonne encore ! L’effroi court sur ma peau… Voilà bien un Paris « autrement ». J’ignorais que la Ville Lumière avait été tout autant L’ENFER ! Merci pour ce nouveau et très passionnant documentaire.

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  2. On se doute qu’une ville vieille de plus de 2000 ans comme Paris a connu bien des crimes, des meurtres et des assassinats. C’est à la découverte de ce Paris à la fois sinistre et pittoresque que nous convie cette promenade nocturne.
    Du Pont-Neuf au gibet de Montfaucon, de Ravaillac à Lacenaire, le conférencier nous fait visiter les lieux où ils ont vécu et sont morts souvent de manière atroce.
    Encore un joli reportage de Nicolas.

    Aimé par 1 personne

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